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Le démon de l'oubli, Michel del Castillo

Publié le par Jean-Yves


C'est une histoire de couple : deux hommes, l'aîné, intellectuel célèbre, le cadet, jeune provincial monté à Paris qui vit dans l'ombre du premier.



● Hugues La Prades dirige la très renommée Revue Grise ; il est homosexuel, dans la tradition douloureuse des hommes brillants qui désirent ceux qui ne peuvent les aimer et déchirent dans le secret de la nuit leur célébrité diurne.


● Pierre Alain aurait bien couché avec lui, si cela avait été nécessaire, mais, justement, son illustre ami ne lui demande que d'être un second fidèle, Pierre Alain se marie et sa femme, juive, se passionne à son tour pour Hugues La Prades.

Décidément, Pierre Alain ne possède rien ni personne. Ceci posé, "Le Démon de l'oubli" n'est pas un roman d'amour à trois.


Pierre Alain se donne existence en devenant complice de cet homme dont il se veut le confident, mêlant admiration, vénération et haine. Il devient le témoin d'un étrange procès intérieur, celui qu'il débat contre le collaborateur que devient son ami.


Le roman de Michel del Castillo n'est pourtant pas une réflexion sur l'histoire et les années d'occupation allemande. Ou, du moins, il ne l'est que par le biais intime et ne s'adresse qu'à notre conscience individuelle.


Michel del Castillo s'interroge sur un homme, tente d'élucider le paradoxe d'une intelligence exceptionnelle et d'une pénétrante lucidité, associées à des actes jugés scandaleux. Comment Hugues La Prades a-t-il pu croire en Mussolini, se faire le complice de la propagande nazie, de l'antisémitisme… alors qu'il portait sur le monde, sur l'art et la littérature en particulier, un regard si juste et une vénération dégagée de toute gloire personnelle ?


"Le Démon de l'oubli" s'organise comme un roman policier. Narrateur, Pierre Alain mène l'enquête, après que sa femme, rendue folle par la déportation des juifs, l'eut abandonné définitivement au seul être qu'il puisse aimer, cet Hugues La Prades, dont il ne peut nier le côté monstrueux.


Est-ce sa déchéance qui le colle encore à lui ou l'aura toujours intacte d'un individu qui reste superbe, au-delà du bien et du mal, habitué de toujours à la solitude ?


Les deux hommes se retrouvent, une fois de plus… autour d'un mort, Alain Mavon, acteur célèbre qui s'est suicidé après la publication d'articles l'accusant d'avoir menti à propos de son internement dans un camp de concentration alors qu'il était enfant. Pierre Alain veut retrouver la vérité.


La vérité n'est jamais exactement où on veut la chercher. Le mystère de l'acteur et, plus impératif pour le narrateur, le mystère d'Hugues La Prades, restent des énigmes à mesure qu'il croit les élucider.


Si l'on peut expliquer partie ou tout du comportement d'Hugues La Prades en devinant le plus caché, les obsessions de sa vie intime, on reste encore loin de la transparence. La filature minutieuse de Pierre Alain a un autre sens qui donne toute sa valeur au roman : n'est-elle pas, en fin de compte, le dérisoire acharnement à ne pas s'oublier soi-même quand les jeux sont faits et qu'il ne reste que le luxe de se demander si les cartes étaient bien jouées ?

Se retourner sur son passé n'a qu'un faible pouvoir : temporiser avec sa mort.

■ Editions du Seuil, collection Points, 1989, ISBN : 2020104180



Du même auteur : La nuit du décret - Mort d'un poète - Une femme en soi - Dictionnaire amoureux de l’Espagne - Le faiseur de rêves (Tome 1 des Aveux interdits)


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