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Spinoza avait raison : Joie et tristesse, le cerveau des émotions, de Antonio R. Damasio

Publié le par Jean-Yves

Il y a un peu plus de trois siècles, Spinoza vivait encore. Après sa mort, il va connaître les effets de la notoriété. En particulier au XIXème siècle. Antonio Damasio revient sur son cas et démontre son actualité. Les théories du philosophe juif hollandais sur les modes de connaissance - croyance, raisonnement, intuition - sont adaptables aux recherches d'aujourd'hui sur les mécanismes du cerveau.


Sur quels points peut-on dire que Spinoza avait raison ? À quels sujets précis se référer ? Surtout que, comme juif, il sera excommunié à 24 ans, en 1656. Quant aux chrétiens, tout au long du XVIIème siècle, ils fixeront sur lui une haine que seul le fait qu'il fût juif pouvait justifier. Ce n'est donc pas sur le problème religieux que nous pourrons nous fonder. D'autant que par la suite, il ne reviendra plus sur la question : du moins ouvertement. Pas plus d'ailleurs qu'il ne reviendra sur le problème philosophique qui, toutes proportions gardées, permet de constater qu'il a conservé une subversion voilée de toutes les valeurs et un athéisme capable d'opérer la synthèse entre un système de la totalité et une sagesse de l'existence.


En fait, si l'on en croit Antonio R. Damasio, c'est sur le but existentiel et éthique qu'il faudra d'abord s'interroger. En effet, dans son livre, Damasio se fonde sur Spinoza pour délivrer son message concernant le cerveau. En gros, explique-t-il, nous éprouvons des émotions et des sentiments qui nous viennent directement de la matière cérébrale.


Or, si Descartes avait coupé net entre le corps et l'esprit, Spinoza, à la même époque, avait au contraire réunifié les deux. C'est donc vers le second qu'il convient de nous orienter pour pouvoir comprendre le phénomène. Car c'est lui qui a, d'entrée de jeu, composé une réflexion incorporant le désir de liberté et une doctrine de la connaissance. Autrement dit, l'homme peut vivre dans la joie, ou au contraire dans la tristesse, avec la même passion et la même fougue.


De ces thèses fondamentales découleront l'ensemble des affects humains : l'amour, la générosité, le courage, ou l'envie, la haine et la jalousie. En fait, Damasio connecte Spinoza sur ses propres hypothèses. Il le fait même littéralement exploser. Et pour une raison simple ; n'ayant pas la subtilité du philosophe, il peut du coup, sans risque, avancer une thèse crédible, même si elle n'est pas exactement conforme à celles défendues. J'en veux pour preuve la démonstration qu'il effectue. À commencer par l'opinion qu'il avance. Spinoza, dit-il, est «un précurseur de la pensée biologique moderne». Soit. Et ce ne sont pas des penseurs comme Ernest Haeckel en Allemagne, Hippolyte Taine en France et Alfred Wallace ou Darwin en Angleterre qui pourraient dire le contraire. Au XIXème, ils vont le défendre et conforter son travail. En revanche, le XXème siècle est beaucoup plus discret. À commencer par Freud. Celui-ci explique en 1931 que, dans son travail, son omission du nom même de Spinoza vient de ce «qu'il ne tire pas les principes de sa pensée de l'étude de cet auteur, mais de l'atmosphère qu'il a créée».



Alors ? Eh bien tout simplement Damasio connecte Spinoza sur ses propres théories. Il le modernise, le rend plus agile. Par exemple, au lieu de le laisser dans le bain de son époque, il le tire à lui et lui donne une foule d'idées.


Je n'en veux pour titre que les deux points sur lesquels il le travaille vraiment. L'un est le «système du comportement éthique», l'autre l'établissement «d'un état démocratique».


Sur le premier, le plus long, il est aussi le plus disert. Il n'y a pas, explique-t-il, de recherche particulière, sinon celle d'un élément singulier : le désir. Autour et à propos de lui, on peut en effet déclarer qu'il est profondément inscrit dans l'esprit humain. Il est enraciné dans la configuration du cerveau et le patrimoine génétique qui le produit. Il se peut donc tout à fait qu'il tire son origine de l'évolution. Sa persistance tient au mécanisme biologique puissant qui est derrière, dont Spinoza fait explicitement l'essence même de notre être. Conséquence : cette situation résulte du fait d'éprouver des «sentiments», grâce auxquels nous découvrons la sympathie naturelle et émotionnelle qui nous lie aux autres.


Quant au second, l'instauration d'un état démocratique, il est plus en rupture avec l'histoire. Le système de Spinoza comporte un Dieu qui est à l'origine de tout. Il est ce qui est : à savoir une substance éternelle et sans cause. À ce titre, il se distingue de l'homme. Ni protecteur ni adversaire. Il sera juste un élément qui permettra à l'individu d'accéder à l'indépendance. Damasio écrit sur Spinoza et, dans le même mouvement, réinvente partiellement ce qui lui permet d'avancer ses thèses. Du beau travail.


L'auteur : Antonio R. Damasio est professeur et directeur du département de neurologie de l'Université de l'Iowa. Il est également professeur adjoint au Salk Institute de La Jolla. Il a déjà publié L'Erreur de Descartes. La raison des émotions et Le Sentiment même de soi. Corps, émotions, conscience.


Editions Odile Jacob, Collection Poche O. Jacob, 2005, ISBN : 2738115845

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