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Puissance de l'image

Publié le par Jean-Yves Alt

Nous vivons dans une société de l'image. En permanence notre œil est sollicité par des représentations qui prétendent refléter la réalité. Nous serions, aux dires de certains, dans une «société du tout-image». En quelque sorte, prisonniers de notre œil. Et pour cause ! La plupart des événements du monde nous parviennent quasi dans l'instant sur l'écran de nos téléviseurs.

Nous parlons d'ailleurs de «virtuel» pour qualifier le décalage entre la réalité, perçue par les témoins qui se trouvent sur place, et la représentation que nous en obtenons par le truchement de moyens techniques hyper sophistiqués - satellites, etc. Du coup, la question qui se pose consiste à essayer de comprendre le rôle que joue désormais l'image dans notre vie quotidienne.

Est-elle une information objective ? Un reflet fidèle ? Donc un moyen nécessaire pour que nous continuions d'être des citoyens conscients et libres ? Ou est-elle, au contraire, un travestissement, un traficotage d'émotions qui fait de nous des marionnettes aux mains de ses producteurs ?

Et si nous renversions les perspectives d’analyse en n’examinant non pas l'image en tant que telle, mais le «VOIR», l'acte du regard qui, à la fois, rassemble et sépare.

C'est là, sur ce registre, qu'interviennent depuis toujours les systèmes de pouvoir. «Faire croire, c'est faire voir.»

Le faire jusqu'à l'absurde.

Chacun de nous a en mémoire le conte d'Andersen. Toute une cour, tout un peuple font mine de voir l'invisible costume d'un souverain, jusqu'à ce qu'un enfant énonce la vérité : «Le roi est nu.» Cécité d'un groupe et vérité d'un seul, comme par hasard d'un «innocent».

Le voir et le faire voir, dans un premier temps réunis par un aveuglement commun, puis disjoints dans un second par la parole libératrice, sont la preuve irrécusable des méfaits du pouvoir et de ses limites possibles.

La puissance, l'égoïsme et l'orgueil deviennent ainsi les agents d'une fabrique de rêves éveillés, qui travestissent le réel au point de l'effacer et instituent en ses lieux et place une image acceptable de ce qu'il n'est justement pas.

À LIRE : Le Commerce des regards, Marie-José Mondzain, Editions du Seuil, 2003, ISBN : 202054170X

Présentation de l'éditeur : Qu'est- ce que voir ? Qu'est-ce que dire ce que l'on voit ? Qu'est-ce que faire voir ? Qui dit ce qu'il faut voir ? Cette étude tente de dégager l'économie propre à l'image dans le marché des visibilités auquel tout concourt aujourd'hui à la réduire. Toute image ne fait-elle pas le deuil de son objet ? Comment se construit la légitimité et le sens du jugement portant sur des objets «iconiques» qui sont des figures émotionnelles ? La passion de l'image est indissociable en Occident du destin iconique de la Passion christique. Cette passion ne s'est pas contentée d'articuler l'image à la doctrine de l'incarnation, elle a aussi fait l'objet d'un traitement institutionnel. Le vocabulaire de la chair s'est trouvé lié au lexique du corps de l'Eglise et, par la suite, à celui de tous les pouvoirs fondés sur l'adhésion et la soumission des regards. Décider d'une image est l'affaire d'un commerce, celui des êtres de parole qui ne cessent de faire circuler tous les signes qui produisent un monde commun. L'économie du visible est un choix politique, celui du partage des goûts et des dégoûts, donc des formes sensibles où se jouent les figures de l'amour et de la haine, donc d'une humanité qui reste toujours à construire.

Biographie de l'auteur : Marie-José Mondzain est philosophe et directrice de recherche au CNRS.

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