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Extraits de « Mon corps et moi », René Crevel

Publié le par Jean-Yves Alt

Plus encore que les romans de René Crevel, ce sont ses textes rares et ses poèmes, plus rares encore, réunis dans « Mon corps et moi », qui me touchent le plus. Tout y est dit de façon ramassée, avec une densité poétique extrême. Il s'agit là de poésie pure ! Car, avant tout, Crevel est un poète.


Albert et les gigolos

« Le voyou apprend vite à choisir les plus jolies cravates. Il en a toute une collection. Il danse bien, il chante. Lui aussi il va faire de l'art. La tuberculose, la coco ont déjà creusé son visage mais pas encore affiné ses mains. Il a un camarade qu'il aime bien et contre qui il voudrait dormir tout nu, et sans rien faire, comme un bébé. Mais voilà, il y a le travail. Comment oublierait-il le rôle qu'il s'est choisi ? Ils sont plusieurs gigolos qui s'efforcent à bien réciter, à bien chanter dans ce bar où des noctambules vont pour se divertir, s'encanailler. [...] Ce jeune saint Sébastien de la zone, habillé en rat d'hôtel, désigne son entrejambe ! Voici la fleur de volupté... Quand il est ivre, il montre sous des bracelets de cuivre doré deux cicatrices aux poignets. Il a essayé de s'ouvrir les veines. Petit Pétrone anachronique de beuglant, il n'a pas su mourir, mais depuis cet essai manqué, des bouquets, les plus mauves, les plus tristes, sous ses yeux, se fanent. »


« Que Proust par exemple ait fait d'Albert une Albertine, voilà qui m'engage à douter de l'œuvre entière et à nier certaines découvertes qui m'y furent présentées chemin faisant. Bien que l'auteur m'ait paru assez peu soucieux des bienséances et libre d'entraves conventionnelles, il m'est difficile de le croire préoccupé de la seule étude entreprise. Il s'est souvenu des règles de la civilité puérile et honnête et, par la faute de sa mémoire policée, la transposition combinée enlève à son œuvre le plus fort de l'action qu'elle eût dû avoir. »


« D'un suicide auquel il me fut donné d'assister, et dont l'auteur-acteur était l'être, alors, le plus cher et le plus secourable à mon cœur (son père), de ce suicide qui – pour ma formation et ma déformation – fit plus que tout essai postérieur d'amour ou de haine, dès la fin de mon enfance j'ai senti que l'homme qui facilite sa mort est l'instrument d'une force majuscule (appelez-la Dieu ou Nature) qui, nous ayant mis au sein des médiocrités terrestres, emporte dans sa trajectoire, plus loin que ce globe d'attente, les seuls courageux.

La vérité. Dès qu'un homme, dans une assemblée, parle de Dieu ou ce qui revient au même de la Vérité, avec un V majuscule et absolu, ses voisins de rire. Mais, interrogez chacun de ses voisins et ils vous avoueront leur effroi devant de tels mots. C'est que les uns ont renoncé (sans parvenir à n'y plus penser) aux problèmes essentiels –, c'est que les autres ont essayé d'un arrangement provisoire (mettons humain) qui ne saurait les satisfaire. Je pense à cette phrase qu'un homme anxieux écrivit, réponse à des remarques désespérées : "Il y a beaucoup de grandeur dans un peu de vérité."

Beaucoup de grandeur dans un peu de vérité ?

Pourquoi ? Si j'ai rêvé d'une solitude telle que je ne serais pas tenté, le soir venu, de chercher le contact illusoire d'une chaleur humaine c'est bien que ce « un peu de vérité », au cours de toutes mes tentatives quotidiennes, ne m'a jamais contenté. C'est lui au contraire qui a permis au mensonge (le mien et celui des autres) de tenir debout, car si la vérité n'est susceptible d'aucun alliage et, par conséquent, apparaît étrangère à un monde où tout est fusion, le mensonge ne saurait être conçu à l'état pur, je veux dire sans ce "un peu de vérité" dont se contente notre aimable faiblesse. Ainsi, je ne vois point la possibilité d'un mensonge absolu non plus que d'une vérité relative. »


« Mon désarroi est tel que j'ai toujours demandé aux plus beaux yeux d'être intelligents, et les êtres qui m'ont hanté m'ont hanté comme des pensées... »


Regard

Ton regard couleur de fleuve

Est l'eau docile et qui change

Avec le jour qu'elle abreuve.

Petit matin, Robe d'ange

Un pan du manteau céleste

Sous tes cils, entre les rives

S'est pris. Coule, coule eau vive.

La nuit part, mais l'amour reste

Et ma main sent battre un cœur.

L'aube a voulu parer nos corps de sa candeur.

Fête-Dieu.

Le désir matinal a repris nos corps nus

Pour sculpter une chair que nous avions cru lasse.

Sur les fleuves au loin déjà les bateaux passent.

Nos peaux après l'amour ont l'odeur du pain chaud.

Si l'eau des fleuves est pour nos membres,

Tes yeux laveront mon âme ;

Mais ton regard liquide au midi que je crains

Deviendra-t-il de plomb ?

J'ai peur du jour, du jour trop long

Du jour qu'abreuve ton regard couleur de fleuve

Or dans un soir pavé pour de jumeaux triomphes

Si la victoire crie la volupté des anges,

Que se révèle en lui la Majesté d'un Gange.


Du même auteur : La mort difficile


Lire aussi : René Crevel par Michel Carassou

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Dolle 29/07/2016 04:13

Very important