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La mauvaise éducation, un film de Pedro Almodovar (2003)

Publié le par Jean-Yves

Un film sur les effets d'une éducation sans ridiculiser le sujet. Un film qui traite de la transsexualité et de la pédophilie sans verser dans le voyeurisme et/ou le larmoyant. Un film qui fait passer des sentiments tout en dissertant sur le cinéma. Réalité, fantasme et fiction se mêlent allègrement dans cette histoire tantôt vécue par Ignacio et Enrique, tantôt rêvée, écrite par le premier, ou filmée par le second. Un intelligent écheveau où s'enroulent les souvenirs d'enfance, avec ces fameux "films dans le film" dont Pedro Almodóvar a le secret.


En 1980, à Madrid. Enrique Goded (Fele Martìnez), sémillant metteur en scène de 27 ans, cherche une histoire pour son nouveau film. Le sort lui amène un visiteur muni d’un remarquable scénario écrit sous forme d'une nouvelle "La visite". L’inconnu, par ailleurs fort à son goût, n’est autre qu’Ignacio Rodriguez (Gael Garcia Bernal), son ami d’enfance au collège des jésuites, mais aussi son premier amour. Le destin lie à nouveau les deux garçons par une sorte de providence divine, mais Enrique, intrigué par cet Ignacio qu’il ne reconnaît pas vraiment, va peu à peu s’apercevoir que la réalité de leurs retrouvailles est beaucoup moins idyllique qu’il n’y parait.


MON COMMENTAIRE : Il ne faut en aucun cas rater le générique de début qui donne une clef pour procéder à la lecture du film : des lambeaux d'affiches et de photos anciennes sont arrachés afin de découvrir chaque fois qu'il y a un dessous. On réalise alors que l'on va avoir affaire à un scénario à la structure narrative et filmique complexe. Avec ses nombreuses mises en abîmes et l'éclatement de ses temporalités, ce film donne le vertige : récit dans le récit à l'intérieur duquel s'inscrira une troisième histoire plus ancienne.


Autre élément à saisir : trois personnages importants ont une personnalité double : Juan se fait d'emblée passer pour Ignacio, son frère, mais tient à se faire appeler Angel. Son frère, Ignacio, est devenu "une" autre sous le nom de Zahara. Le père Manolo, autrefois prêtre et enseignant au collège d'Ignacio, est devenu monsieur Berenguer, marié et père de famille. Seul Enrique, jeune réalisateur, assume totalement son identité, unique, et son homosexualité. Enrique va être ballotté dans le jeu du "Qui est qui ?", entraînant lui-même et le spectateur dans une fiction qu'il tourne et qui devient un film dans le film.


La duplicité est ce qui caractérise le mieux le personnage d'Angel qui a tout de la femme fatale. Froid, calculateur, immoral, le sexe représente pour lui un moyen d'arriver à ses fins. Ce troublant imposteur est-il ange ou démon ? Le mystère qui l'entoure participe de son pouvoir érotique sur son entourage. Notamment avec M. Berenguer avec qui il formera un couple d'amants criminels.


Le père Manolo aime Ignacio qui aime Enrique qui va aimer plus tard le frère d'Ignacio : Angel. Et au final, le prêtre, devenu entre temps éditeur, aimera ce dernier. On a là un étrange jeu de translations entre les personnages. Ce qui me fait penser aux "lignes" qui saturent l'écran et qui sont un élément récurrent du film : la scène où Ignacio enfant se fend le crâne est emblématique ; un mince filet de sang s'écoule sur son visage, le partageant en deux (l'image à l'écran se déchire à ce moment là). Cette coupure va alors sans cesse contaminer intimement toute l'existence des personnages.


Ces "lignes" qui saturent l'écran sont aussi une métaphore de la césure où vivent les personnages et où sont plongés les spectateurs. Métaphore du trouble des identités des personnages mais aussi métaphore du mensonge découvert juste au milieu du film et qui fait découvrir au spectateur qu'il s'est trompé : ce qui avait été perçu jusque là comme un retour dans le passé, initié par la lecture de la nouvelle "La visite", était en fait une mise en scène mentale, entre fantasme et réalité, projection des désirs d'Enrique pour son acteur, une représentation annonçant l'œuvre qu'il réalisera ultérieurement.


C'est encore dans les "lignes" du portail "se découpant" que le mot PASSION en lettres géantes, envahit l'écran à la fin du film. Il exprime peut-être la "confession" du cinéaste qui envisage son œuvre comme un espace cathartique. Ce mot recèle sans doute aussi la part intime de La Mauvaise éducation, prétendument bonne au sein d'un établissement catholique où interdits religieux et sociaux et sexualité s'opposent, tourmentant le prêtre pédophile et les adolescents en quête d'identité.


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