Dimanche 15 mai 2005

Todd Haynes transcende le genre du mélodrame en y plaquant des thèmes explosifs comme la haine raciale ou l'homosexualité.


L'enfer, c'est les autres


Mais, dans le décor provincial de l'Amérique profonde des années 50, c'est surtout de la condition de la femme qu'il aborde, avec une maîtrise époustouflante. Le sourire de Cathy Whitaker (Julianne Moore) est tellement éclatant qu'on l'imagine bien illustrant une réclame pour électroménager.

C'est presque le cas d'ailleurs puisqu'elle apparaît tantôt sur une affiche pour l'entreprise de son mari (Dennis Quaid), tantôt dans les colonnes du journal local. Epouse exemplaire, mère attentive, voisine prévenante, elle est de tous les vernissages, de toutes les soirées mondaines ou caritatives. Dans cet univers feutré, les enfants sont propres et obéissants, et le chèque du laitier est rangé dans le tiroir.

Et puis un jour, le sourire se fige. Confrontée aux tabous, puis exposée aux médisances, Cathy est brutalement en prise avec une toute autre réalité. Prête à mener la bataille, elle réalisera bien vite que celle-là aussi lui échappe.


Si Todd Haynes parvient à faire naître une telle intensité dramatique, c'est parce qu'il a joué le jeu jusqu'au bout, en livrant un mélodrame dénué d'ironie.


Reprenant toutes les conventions stylistiques du genre, il atteint une justesse remarquable, tant dans la peinture sociale que dans l'émotion. Ce qui distingue le film des mélodrames hollywoodiens des années 50, ce sont les sujets abordés ici, provocants et riches. Homosexualité, racisme semblent complètement décalés dans cette vision édulcorée de la société américaine, la vision de Cathy en réalité. C'est justement là toute la subtilité du film.

L'ensemble de la distribution est remarquable, mais Julianne Moore crève l'écran. Tour à tour glamour et bouleversante, elle se fond, avec évidence, dans l'atmosphère surannée du mélo. Sa voix, parfaitement modulée au début du film, se brise progressivement pour finir dans un sanglot. Elle donne un ton résolument féministe au récit, tant il paraît intolérable de la voir sacrifier sa vie pour des hommes qui ne pensent, eux, qu'à leur propre bonheur. Le rose éclatant des robes vire alors au sombre et les illusions de Cathy au cauchemar.


Loin du paradis n'est pas simplement un pastiche ou un hommage, c'est un grand mélodrame. Todd Haynes dresse un portrait subtil de la société, tout en m'emportant dans un flot d'émotion.



Du même réalisateur : Poison


par Jean-Yves publié dans : FILMS
 

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[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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