Mercredi 11 mai 2005

Réunis en une apothéose poignante : trois personnages indispensables à la littérature romanesque : un écrivain, une lectrice, un personnage de fiction composent ce film.


«Pourrai-je m’évader de tout cela ?», demande Virginia Woolf à sa sœur. Prise dans la fièvre de la création, elle marmonne entre ses lèvres les phrases de la destinée de la principale protagoniste de son futur livre, Mrs Dalloway.

Nous doutons tout au long du film «The Hours», de Stephen Daldry, qu’elle puisse réellement s’échapper : captive d'un vertige de ténèbres, assaillie par des voix intérieures mortifères durant les heures de la nuit, elle ne vit que par ses personnages. Le film commence par les images de son suicide au début des années quarante, et se termine par la même séquence. Entre les deux, elle tente de fuir ses fantômes intimes. La narration se déploie dans les destins croisés de trois femmes, se renvoyant sans cesse l'un à l'autre en une narration parallèle : l'une est évidemment - la romancière anglaise - , une autre - la lectrice - est une jeune femme (ci-contre) assaillie d'angoisse dans la Californie de l’après-guerre, et la dernière - le personnage de fiction - une New-Yorkaise actuelle (ci-dessous) qui lutte contre les pulsions suicidaires de son ex, par ailleurs sidéen et écrivain à succès.

Chacune vit à sa manière une journée extraordinaire pensée semble-t-il à l’avance par la romancière, comme si le pouvoir de l’imaginaire avait une emprise à distance sur des êtres de chair et de sang.

Un lien secret lie aussi les deux dernières femmes, lien de mort se perpétuant de génération en génération.

Car le sujet de ce magnifique film, tiré d’un livre non moins intéressant [1], est bien d’illustrer une figure moderne du destin.

Peut-on réellement échapper à soi-même ?

Peut-on quitter la prison de l’angoisse quand cette dernière se trouve être le résultat des souffrances et des blessures des générations précédentes ?

Peut-on surtout résoudre la question de l'abandon, de l’insurmontable solitude ?

Virginia Woolf se bat contre elle-même. Quelque chose à l'intérieur d'elle, la poursuit qui ne lui laisse pas de répit. Son monde intérieur est envahi, et l'espace se rétrécit au sein même de son moi qui se révèle assiégé jusqu'à la dissolution. Les autres font signe au lointain, mais ne peuvent rien contre l'enfer. Seul demeure le souvenir de certains moments, une journée peut-être la plus belle, un instant d'éternité où tout semblait possible et où il fut, d'une manière éphémère, protégé de l'insurmontable solitude.


[1] Les Heures, de Michael Cunningham, Traduction de Anne Damour, Éditeur : Belfond, 15 mars 2003, Collection : Littératures étrangères, 241 pages, ISBN : 2714436439

par Jean-Yves publié dans : FILMS
 

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[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
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