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Le jardin d'acclimatation, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

La famille Prouillan, bourgeoisie parisienne, fête le 40ème anniversaire du plus jeune des enfants : Bertrand. Mais pourquoi est-il absent ? Et pourquoi cette tension ce jour qui devrait être un jour de fête. Retour en arrière...

Henry Prouillan, le père, restera tel qu'il doit être : ancien ministre du Général, grand bourgeois, père de famille, quatre enfants, ni trop ni trop peu, le juste milieu, comme en politique : modéré. Respectable, respecté et respectueux. De l'ordre.

Seulement voilà, parmi ses quatre beaux enfants se cachait un vilain petit canard, un homosexuel que, mineur, détournait du droit chemin un ami de la famille, le critique Romain Leval. Alors le ministre a fait son devoir : il a contraint le critique au suicide en le menaçant d'une plainte et a fait opérer son fils : une lobotomie. Coupable, lui ? Trop facile, car ils ont tous laissé faire, soulagés peut-être ? La mère, les enfants, la fidèle Bernadette, la tante et son mari Jean, l'ami de Romain...

Lui, Prouillan n'a fait que son devoir, comme pour Pantalon, le vieux caniche de la famille, aveugle et malade : une piqûre, pour l'empêcher de souffrir. Un geste humanitaire. Vingt ans ont passé, et ils se souviennent. C'est l'occasion pour eux de se regarder en face, à nu, démaquillés de toutes leurs justifications.

C'est un véritable réquisitoire que dresse Yves Navarre contre la famille et plus généralement contre un ordre social qui écrase impitoyablement tous les êtres : un goulag, sans barbelés ni kapos ; toutes ces petites faiblesses additionnées qui nous font rentrer peu à peu, de renoncement en renoncement, dans le rang. Derrière le sacrifice de Bertrand, qui fut plus probablement un suicide, se profile leur propre sacrifice qu'ils découvrent en ce 9 juillet, l'anniversaire de Bertrand. Tous, ce jour-là, un moment lucides, plus horrifiés de ce qu'ils sont que du crime qu'ils ont laissé commettre, chercheront à se détruire : aucun ne réussira, sauf la vieille Bernadette, la fidèle domestique, frappée d'un coup au cœur sur le quai de la gare où elle partait rejoindre Bertrand.

■ Le jardin d'acclimatation, Yves Navarre, Editions Flammarion, 1980, ISBN : 208064291X, [PRIX GONCOURT 1980] et Editions H&O, avril 2009, ISBN : 9782845471900 et Le Jardin d’acclimatation d’Yves Navarre, préface de Tatiana de Rosnay, Editions H&O, « Poche », 444 pages, septembre 2019, ISBN : 9782845473430, 9€90


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Jean-Yves Alt 12/09/2019 22:00

Vingt-cinq ans après son suicide, en 1994, on lit sans doute moins Yves Navarre, qui fut une figure de la scène littéraire à partir des années 1970, et construisit une œuvre témoignant de son panache et de sa lucidité autant que de ses blessures. Voilà une quinzaine d’années que les éditions H&O se sont lancées dans la réédition de ses livres, s’attachant à lui rendre sa juste place dans le paysage littéraire. Ainsi peut-on aujourd’hui (re)découvrir en poche son treizième roman, Le Jardin d’acclimatation, qui constitua l’un des événements de la rentrée littéraire de 1980, avant de remporter le prix Goncourt. Au cœur de ce texte implacablement construit, fonctionnant comme une pièce de théâtre, il y a un secret de famille : la lobotomie qui fut infligée le jour de ses 20 ans à Bertrand, le plus brillant des quatre enfants de la famille Prouillan, pour faire disparaître son homosexualité – ou plutôt pour empêcher qu’un scandale ne vienne contrecarrer les projets politiques de son père, bientôt nommé ministre. Vingt ans plus tard, chaque membre de la famille examine son rôle dans ce drame. Réquisitoire contre l’hypocrisie bourgeoise, Le Jardin d’acclimatation est surtout un terrible roman du silence et de la culpabilité.
Le Jardin d’acclimatation d’Yves Navarre, préface de Tatiana de Rosnay, H&O, « Poche », 444 pages, septembre 2019, ISBN : 9782845473430, 9€90
Le Monde des Livres, Raphaëlle Leyris, vendredi 13 septembre 2019