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Le cycle de Lord Chelsea (1923) et Tantale (1932), Abel Hermant

Publié le par Jean-Yves Alt

Abel Hermant (1862-1950) admirait Oscar Wilde dont il eut, à peu de différence près, le destin malheureux. S'il ne connut pas le hard labour, comme l'auteur de « Salomé », il fut, à la Libération et tout académicien qu'il était, à 82 ans et plus, mis en résidence surveillée [1]. Il mourut peu d’années après.

Avec une clairvoyance qui n'est pas ennemie des grandes profondeurs, Abel Hermant a su éclairer son enfance, saisir le présent et, par maints tableaux, maints types ingénieusement vus, campés, motivés, donner une image du Parisien de son époque, pris dans la bourgeoisie, la politique, voire les milieux artistes. Il a été un observateur malicieux, traitant selon leur juste valeur les marionnettes qu'il présentait : condamnation radicale de la société superficielle, absurde, faite par un homme qui savait que peu d'êtres humains méritent d'être pris au tragique.

Un roman comme « Le joyeux garçon » (1913), contant l'histoire d'un étudiant anglais naïf, Éric Warden, venu faire un séjour au pair dans une famille française, séduisant involontairement son hôtesse, puis mourant héroïquement sur le front, est une pure merveille de drôlerie. La mort de l'étudiant révèle, de plus, un Abel Hermant bouleversant.

Dans « Serge » (1926), le héros, Serge de Ménassieux, adolescent, a grandi avec Aline Herbelin, la fille du propriétaire voisin. Le roman dépeint les difficultés des deux jeunes gens à se dire leur amour si bien qu'Aline se mariera avec Louis de Gravilliers. Le portrait – homoérotique – de Serge (lire pour illustration le chapitre I) est particulièrement intéressant.

Dans « Le linceul de pourpre » (1931), le duc Armand de Charost, s'éprend de lui-même sous l'aspect d'une cousine qui est son sosie. Le livre, d'un bout à l'autre, donne un plaisir sans partage : la verve de l'auteur, servie par une action à rebondissements imprévus et un décor étrange à souhait, ne cessant de fuser.

Le « Cycle de Lord Chelsea », est comme le couronnement de l'œuvre d'Abel Hermant, dans ce qu'elle a de plus typique. Calqué sur le personnage d'Oscar Wilde dont l'aventure avec Lord Alfred Douglas puis le procès l'avaient troublé, Hermant invente un Lord qui traverse des tentations pareilles, ou peu s'en faut, à celles de Wilde.

Comme l'auteur du « Portrait de Dorian Gray », le très honorable Lord Chelsea scandalise volontiers la gentry, fréquente des endroits où il n'est pas bon qu'on le sache, a des complaisances, des connaissances qui lui valent le blâme et, bientôt, la condamnation de la société.

Lord Chelsea, suprêmement indépendant, généreux, désinvolte, sait à quoi s'en tenir sur ses pairs et cultive la fleur bleue avec de petits jeunes gens insolites, danseurs rebelles à leur milieu.

Le très honorable Lord est un marginal de la plus élégante espèce (peut-être le propre portrait d'Hermant). Chelsea s'éprend du très jeune lord Verulan, avec une ambiguïté qui cache tout sans rien cacher, puis traîné devant le Tribunal, comme le fut Wilde.

Dans « Tantale », qui clôt le « Cycle du Lord », le lecteur rencontre le baron Dolmancé (présent dans Camille aux cheveux courts), autre aller ego de l'écrivain et, partant, de Wilde. Hermant laisse entendre que Dolmancé, encore vert, a fait pis que Chelsea, impunément. Dolmancé le sait d'ailleurs, et déguste sa propre subtile et secrète dépravation. Or, les circonstances de la vie du baron le conduisent, sur une plage bretonne, à assister au suicide de Lord Chelsea, trahi par Lord Verulan à sa sortie de prison. Les hautes lames l'emportent, sous les yeux de Dolmancé, qui se sent curieusement en reste. « Tantale » est un chef-d'œuvre d'économie et d'aveu si subtilement fait dans la littérature.

Pourquoi Abel Hermant fut-il si impressionné par Oscar Wilde, qui mourut misérablement dans un hôtel de la Rive gauche, par son procès, ses amours ? Il est possible de faire l'hypothèse qu'il eut, à sa façon, une vie secrète, se dépeignant en baron Dolmancé. Il a, sans doute, comme Dolmancé, le sentiment que certains destins, qui se sont cru libres, doivent se jouer selon un mystérieux fatum. Et, chose étrange, on peut conclure qu'Abel Hermant paya, comme Oscar Wilde, une vie dont il n'a dit qu'à demi-mots les délices, les prédilections. Sa mise en « résidence surveillée », alors qu'il était si près de la mort, ressemble un peu, toutes proportions gardées, à l'incarcération de Wilde à Reading. Voilà pourquoi la vie de cet écrivain qui n'était qu'esprit, apparemment, semble plus douloureusement inscrite qu'il ne l'a cru longtemps lui-même dans la vérité, le tragique.

Pour ce qui est de goûts sur lesquels, Abel Hermant serait plus explicite aujourd'hui, ils apparaissent mis en laisse par la façade publique de l'écrivain : académicien, homme en vue, chroniqueur du « Temps ». Mais, en, ne disant pas tout à fait ce qu'il dit, Hermant est aussi savoureux qu'inimitable.

Dans quelle mesure l'œuvre d'Abel Hermant – portant sur les mœurs – n'annonce pas, d'une part Si le grain ne meurt, À la recherche du temps perdu d'autre part ?

■ Le cycle de Lord Chelsea [Tome I : Le suborneur – Tome II : Le loyal serviteur – Tome III : Dernier et premier amour – Tome IV : Le procès du très honorable Lord], éditions NRF, 1923/1926

■ Tantale, éditions Flammarion, 1930


[1] Les causes de cet ostracisme, de sa destitution de l'illustre compagnie ? Le fait qu'il ait, à Radio-Paris et dans quelques chroniques, approuvé de biais l'occupation allemande.


Du même auteur : Le disciple aimé - Camille aux cheveux courts

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