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Alcyon, Pierre Herbart (1945)

Publié le par Jean-Yves Alt

Alcyon, du nom de cet oiseau qui passait pour ne faire son nid que sur une mer calme et dont la rencontre était bon présage, met en scène deux adolescents, Fabien et son ami, qui, échappés d'une prison pour enfants, trouvent refuge sur une île dont ils se croient les seuls occupants. Là, ils s'organisent une vie simple, ponctuée par les visites d'un complice – Lino – chargé de les ravitailler.

Contre toute attente, ils découvrent l'existence du père Jules. Ex gardien, celui-ci vit en ermite parmi les ruines d'un ancien centre de redressement ravagé par un incendie lors d'une rébellion au cours de laquelle a péri le petit Marceau. Le souvenir de ce mutin obsède tant le vieux gardien qu'il croit le voir en Fabien, lequel décide d'en jouer, de façon perverse, pour se venger des autres gardiens qu'il a fuis.

Alcyon, chef-d'œuvre de Pierre Herbart, abrite à mots plus ou moins couverts, ces passions interdites que l'auteur a cultivées jalousement, à l'écart du monde, dans son jardin secret.

Que ce soit l'Angelo du Rôdeur, Lino et Fabien d'Alcyon, Pierre Herbart accueille à bras ouverts la sensation de ces corps qui rivalisent de beauté. Ils ont pour dénominateur commun une diabolique énergie et une jeunesse insolente.

Fabien (seize ans comme le narrateur) est dans Alcyon entièrement occupé à son entraînement de nageur tandis que Lino (dix-neuf ans), au corps plus formé, s'engagera comme matelot pour aller périr avec l'équipage d'un navire torpillé (p. 68).

Les pures effusions éprouvées à leur contact proviennent aussi de leur rudesse de composition : Lino et Fabien furent tôt initiés aux travaux des champs.

Dès lors, écrasé d'amour, le narrateur (ami de Fabien) se contente d'être à l'écoute des sensations que les deux garçons procurent :

« Fabien dormait. On aurait crié son nom sur la plage qu'il n'eût pas entendu. Il était bien trop occupé. Je le voyais dans un rayon de lune. Couché en chien de fusil, il semblait n'avoir pris cette position que pour mieux pouvoir ruer. Ses bras, ses mains étaient secoués de frémissements. Il tremblait, se retournait d'un bond et à travers ses dents serrées, poussait parfois une espèce de gémissement. Je lui offris ma main, qu'il saisit. » (p. 66)

Jamais le narrateur n'aura de commentaires fougueux sur ses états d'âme. Pas le moindre débordement lyrique, juste une collection interminable de sensations caressantes :

« J'écoutais le battement de ses bras. » (p. 20)

Lorsque Fabien raconte ses premiers émois sexuels à Naples (pp. 22 à 27), le narrateur effleure l'événement sans jamais l'étreindre :

« ... À la fin elle a dit : "Nous allons chez moi." Alors, figure-toi, je me suis mis à trembler.

— Tu avais peur ?

— Non. C'était l'impatience, je ne sais pas... J'essayais de me raidir. Si je m'étais laissé aller, j'aurais claqué des dents. Elle parlait. Je regardais droit devant moi ou les vitrines. De toutes mes forces à travers ma poche, je me pinçais la cuisse. Je ne voyais plus rien. Je me suis retrouvé assis dans une chambre, devant une terrasse. La pièce était pleine de malles, de valises, avec une pile de manteaux sur une chaise. Elle allait et venait, elle accrochait des étiquettes aux bagages, sans s'occuper de moi. J'étais un peu plus calme je la suivais des yeux.

Ici Fabien s'arrêta.

— Alors ? demandai-je à voix basse.

— C'est le moment terrible, murmura-t-il.

Tous deux nous retînmes notre souffle.

— Alors elle s'est approchée et m'a dit... et m'a dit...

— Elle t'a dit quoi ?

— Non, laisse. Elle m'a dit (et la voix de Fabien prit une étrange douceur) elle m'a dit "Mets-toi nu." » (pp. 24/25)

Tout Alcyon est à l'image du traitement de ce genre de situation : le narrateur est un spectateur attentif et discrètement fasciné par la santé et la vigueur masculines.

Le narrateur ne dit pas grand-chose des liens qui l'unissent à Fabien, mais il veille au bien-être de son ami de cœur, avec la tendresse d'une mère, l'attention d'un père, d'un ami et d'un amant à la fois :

« Depuis deux ou trois jours, Fabien était forcé de s'habiller dès cinq heures du soir. À son pantalon de laine bleue, à sa vareuse qu'il portait à même la peau, il s'apercevait qu'il avait grandi. » (p. 75)

Ailleurs le narrateur s'intéresse aux subtiles modifications de ce visage :

« Modelée par la fatigue comme elle aurait pu l'être par l'amour, sa figure [celle de Fabien] offrait cet aspect d'épuisement voluptueux qu'un effort trop rude imprime aux jeunes visages. Quand il s'arrêtait un moment pour essuyer d'un revers de bras son front en sueur, il posait sur le gardien un regard triomphant. » (p. 114)

Les personnages adolescents d'Herbart évoluent – provisoirement – dans une sorte de paradis terrestre réconfortant. Alcyon commence comme une robinsonnade, avec une certaine image de la vie, en dehors toujours des conditions normales de la vie, comme pour se protéger par anticipation des malheurs qui vont s'abattre sur ce microcosme amoureux.

Le face à face Fabien/Lino se passe loin du monde des conventions, et ces garçons entre eux n'ont jamais la tentation de recomposer une quelconque cellule familiale. Ce qui maintient leur amitié en vie, c'est l'esprit "boy scout", les égards tout fraternels qui les conduisent à se prendre à bras-le-corps, à se soutenir physiquement sans jamais consommer l'acte.

Le face à face Fabien/gardien est du même ordre :

« Tu ne dis jamais rien. Viens tout près. As-tu froid ? — Je suis gelé. Mets la couverture sur nous et dormons. » (p. 121)

Ces garçons qui évoluent en toute liberté sont autant de signes éclatants d'une communication établie et d'une solitude apparemment vaincue.

Dans l'Eden où les personnages d'Alcyon semblent partager un bonheur étale, on apprend que le pénitencier pour enfants, aux allures de monastère, a été jadis le décor d'une sanglante rébellion. Au cimetière, sur plusieurs croix, on peut lire, gravé au canif, le mot « Rebelle » (p. 33) : des garçons de douze, quatorze et quinze ans y sont enterrés. Le vieux gardien du lieu, détenteur de tous les secrets, revoit en Fabien l'incarnation de Marceau, le plus beau des mutins auquel le gardien vouait un amour sans limites.

Fabien voudrait venger tous ces garçons étouffés dans l'œuf, et par son intermédiaire s'improvise un autre couple, le duo amour/pitié :

« Penché sur son visage [celui de Fabien], je suivais les phases de sa lutte. Pour les enfants traqués comme des loups, je n'éprouvais qu'un déchirant amour. En voulant punir leurs bourreaux je nouais avec eux ma première connivence. Fabien, lui, ne rougissait pas. Il n'avait pas pitié. Il exultait. Comme pour me contraindre à le suivre, il lança ses bras autour de mon corps et me fit rouler sur lui. Dans le secret du sommeil, peut-être flaira-t-il sur ma peau cette odeur de honte et de remords qui devait l'imprégner comme une sueur. Il me repoussa avec violence et depuis cette minute il y eut comme un mur entre nous. » (pp. 66/67)

Si ces garçons ont été un foyer lumineux, ils se muent rapidement en ténèbres. Cette notion de châtiment est acquise au contact de la colonie pénitentiaire et ceux qui ont choisi la solution de la révolte se verront infliger la plus rude des sanctions : la mort. Le vieux gardien figure assez bien cette loi du père qui sans cesse proteste contre ceux qui provoquent par leur naturel et leur force physique les forces du destin :

« Pourquoi êtes-vous à moitié nus d'abord ? » (p. 37), s'exclame le vieux gardien quand il rencontre pour la première fois Fabien, Lino et le narrateur. Il rappelle aussi, comme un éternel regret, la nudité provocatrice des adolescents du pénitencier : « La nuit, on leur enlevait leurs effets. Alors, vous comprenez... ils étaient nus ! » (p. 60) Lui voudrait un monde rangé, serein, atténué, sans sexe apparent. Il l'obtiendra.

De même que le suicide d'Angelo dans Le rôdeur est une protestation d'amour éperdu, les préparatifs du vieux gardien d'Alcyon au meurtre de l'amant imaginaire Fabien/Marceau, sont décrits comme des préliminaires amoureux.

L'impossibilité d'Herbart à faire aboutir un amour homosexuel place la moindre ébauche de sentimentalité sous le signe du conflit. Le meurtre – seule issue possible – peut se lire alors comme une étreinte.

■ Alcyon, Pierre Herbart, Éditions Gallimard, 1945


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Du même auteur : Le rôdeur - L'âge d'or - Textes retrouvés

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