Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Jean Fautrier à Martigny (Suisse)

Publié le par Jean-Yves

Fin décembre 2004, j'ai pu visiter à la Fondation Pierre Gianadda, l'exposition-rétrospective sur Jean Fautrier qui commémore le 40e anniversaire de sa disparition...


En mai 1945, Jean Fautrier expose à Paris, à la galerie René Drouin, une série de peintures et de sculptures d'une quarantaine de pièces intitulées «OTAGES», en hommage aux civils exécutés par les Nazis.


Rompant avec toute narration, ces représentations de victimes défigurées innovent tant par leur technique que par leur force expressive. Ce sont ces oeuvres qui m'ont particulièrement marquées (parmi d'autres présentées : des nus, des natures mortes.)



Les visages de ces personnes se dérobent à l'identification, aucune suggestion du sang, couleurs plombées pour rappeler la mort qu'elles vont bientôt rejoindre : on dirait qu'elles ressemblent déjà à ce qu'elles vont devenir après leur décomposition ; retour aux éléments naturels auquelles ces figures sont rendues.


Fautrier invente une représentation déchirée pour figurer le désastre, qui se distingue d'autres tableaux de massacres réalisés au cours de la guerre, notamment chez les surréalistes naguère dominants en France. Ses amis écrivains témoignent du choc esthétique éprouvé à la contemplation de cette série plastique et y lisent les éléments d'une figuration nouvelle, porteuse d'une promesse communautaire.


André Malraux a préfacé le catalogue de l'exposition de 1945 en parlant d'«hiéroglyphie de la douleur» et d'«idéogrammes pathétiques».



Les portes de la Fondation Gianadda à Martigny à peine franchies, l'univers ambigu, enragé, malaisé à cerner de Fautrier saute au visage. Toiles, sanguines, sculptures et lithographies, voici 126 oeuvres chargées de colère contenue ou d'apaisement fragile, échelonnées de 1925 à 1963. Soit le parcours complet d'un artiste sans cesse à la marge. Plonger dans les travaux du début, antérieurs aux fameux «Otages» de 1943-1944, est précieux. Jamais vus depuis vingt ans, ils permettent de mesurer la cohérence d'un oeuvre qui se construit et s'approfondit de volte-face en volte-face, en traitant des thèmes récurrents : nus et visages, natures mortes et objets, végétaux et paysages. La violence n'est pas exprimée par un chromatisme oppressé ni par une distorsion des formes. Elle explose à travers les tortures infligées à la matière, aux hautes pâtes travaillées comme une chair vivante, qui fascineront Dubuffet. Elle se ressent sans se laisser voir. Seul le poète Francis Ponge comprendra alors la démarche du peintre.


Commenter cet article