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Tar Baby, Toni Morrison

Publié le par Jean-Yves

Une île, vouée à la beauté, perd sa sérénité lorsqu'apparaît Fils, un jeune Noir démoniaque ou angélique. Blancs et Noirs sont envoûtés. Un luxueux roman sur l'ambiguïté des rapports entre Noirs et Blancs.


Ils sont presque parfaits : le couple blanc, Valérian, élégant septuagénaire et Margaret, dans la cinquantaine merveilleusement préservée ; le couple noir, Ondine et Sydney, domestiques si efficaces qu'ils sont presque des amis.


Elle est parfaite aussi Jadine, superbe Noire, mannequin, diplômée, libre, volontaire, ambitieuse, si belle que sa peau noire est un atout. Au fond ces cinq personnages vivent dans l'Eden d'une cohabitation raciale des plus harmonieuses.


Valérian, sublime égoïste, veut finir ses jours aux Caraïbes, dans la somptueuse propriété sur laquelle veille le couple noir. Musique et fleurs rares lui tiennent lieu d'amour alors que se désagrège sa passion pour Margaret et qu'un fils, Michaël, de plus en plus lointain, ne comble pas les alertes de la mort.


Jadine incarne la bonne conscience. N'était-elle pas la jeune Noire moderne, élevée par Sydney et Ondine, aidée matériellement par Valérian, qui cautionne cette idée : il n'y a pas de racisme anti-noir, il y a, simplement, des êtres doués et les autres.


L'arrivée inopinée d'un étranger, Fils, sorte de sauvage révolutionnaire, va bouleverser la quiétude de ce paradis voulu par Valérian. Jadine l'aimera. Elle fera plus : elle se sentira coupable de déserter sa race.


« Exact, dit-il. Le problème n'est pas Valérian. Le problème, c'est moi. Résous-le. Avec ou sans moi, mais résous-le, car il ne disparaîtra pas tout seul. Cache-moi sous la carpette et tes enfants te trancheront la gorge. Tu sais, ce connard, en Europe, celui que tu pensais épouser ? Vas-y, fais-lui des enfants. Ça devrait te convenir. Après, tu pourras faire exactement ce que vous autres salopes avez toujours fait : vous occuper des enfants des Blancs. Nourrir, aimer et prendre soin des enfants des Blancs. Vous êtes nées pour ça ; c'est ça que vous attendez toute votre vie. Alors fais un enfant à ce Blanc, c'est ton boulot. Voilà deux cents ans que vous le faites, vous pouvez encore le faire deux cents ans de plus. Il n'y a pas de mariages « mixtes », c'est seulement une apparence. Les gens ne mélangent pas les races ; ils les abandonnent ou les choisissent. Mais je peux te dire une chose : si tu fais le bébé d'un Blanc, tu auras choisi de n'être qu'une mamma de plus, seulement tu seras une vraie mamma parce que tu l'auras porté dans ton ventre et que tu continueras à t'occuper d'enfants des Blancs. Grosses ou maigres, fichu de tête ou perruque, cuisinières ou mannequins, vous vous occupez des bébés des Blancs – voilà ce que vous faites et quand vous n'avez pas de bébé de Blanc à soigner, vous en fabriquez un – avec les bébés que les hommes noirs vous donnent. Vous transformez des petits bébés noirs en petits bébés blancs ; vous transformez vos frères noirs en frères blancs ; vous transformez vos hommes en Blancs, et quand une femme noire me traite comme ce que je suis, ce que je suis vraiment, tu dis qu'elle me gâte. Tu crois que je ne veux pas travailler dans une entreprise de merde parce que je n'en suis pas capable ? Je peux faire n'importe quoi ! N'importe quoi ! Mais je veux bien être pendu si je fais ça ! »


Le roman de Toni Morrison est un récit somptueux, finement analysé. Pas de propagande simpliste, pas de racisme à rebours, mais une subtile connaissance du monde noir dans ces zones frontières où il semble être assimilé par l'univers blanc. Humour certes, mais surtout profondeur du propos.


Deux passages permettent de saisir la densité de ce roman : la scène où Jadine croise dans un magasin une femme de jaune enveloppée, déesse noire ondulant dans l'espace et rabaissant chacun à ses pensées mesquines ; le séjour de Jadine et Fils dans le village d'Eloé où les vieilles traditions étouffantes du peuple noir survivent.


Des êtres se cherchent et se haïssent, se désirent et se quittent. Les Blancs s'interrogent sur le temps qui les abandonne, les Noirs les regardent, fascinés par ces jeux de riches, prêts à déverser encore une fois le baume chaleureux de leur sollicitude. Les esclaves ne jalousent pas les maîtres, ils les plaignent et les dorlotent : les Blancs en savent si peu sur le bonheur.


■ Traduction de Jean Guiloineau, éditions 10/18, 2008, ISBN : 978-2264047977


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