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Homosexualité grecque, Kenneth James Dover

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je ne nie pas moi-même que j'ai été erotikos et que je le suis encore ; je ne nie pas non plus que j'ai connu les rivalités et les luttes qu'entraîne cette action. »

L'auteur de cette déclaration, c'est Eschine.

En 346 avant Jésus-Christ il publie un discours contre Timarque destiné à déchoir ce dernier ses droits civiques, car il s'est prostitué. Ce long discours est un des documents essentiels sur l'homosexualité grecque. K. J. Dover, professeur à Oxford, fait de ce texte le pivot central de son étude.

Eschine, donc, n'a aucun mal à avouer qu'il est éraste (l'amoureux d'un garçon), comme beaucoup, puisque cet aveu-là dans la Grèce antique n'a pas lieu d'être. À Athènes, au Ve siècle et avant, comme dans beaucoup de civilisations antiques, l'expérience sexuelle était pleinement justifiée par le plaisir qu'on en tirait. Les tabous n'étaient envisagés que sous l'angle social, et non pas moral. D'où l'intérêt du procès de ce Timarque qui a porté atteinte à l'honneur de la cité en se prostituant, car il est citoyen. À l'aide de ce texte, K. J. Dover démontre que l'éthique grecque ne fonctionne pas selon des références à une normalité telle qu'elle existe aujourd'hui, mais selon un partage entre l'actif et le passif, le citoyen et le non-citoyen (esclaves, femmes, étrangers), l'éraste (l'amoureux d'un garçon) et l'éromène (l'aimé).

Les relations entre l'éraste et l'éromène posent malgré tout un problème, car l'aimé est destiné à devenir citoyen. C'est peut être cette ambiguïté qui est à la source de l'« érotique » grecque. On ne sait presque rien des relations amoureuses entre citoyens et esclaves de l'un et l'autre sexe. D'un point de vue institutionnel, un tel amour était inconcevable. L'esclave était un objet, donc aussi un objet sexuel appartenant à son maître ou peuplant les bordels. Rien de plus. Le seul tabou concernait les relations passives du maître avec son esclave. Là, l'ordre social était remis en cause et l'interdit régnait. Mais il s'agissait de sexe. L'amour semble bien être une expérience privilégiée entre l'adolescent citoyen et son amant.

Kenneth James Dover analyse minutieusement l'effet de cet érotique à travers la céramique grecque – des reproductions de vases antiques accompagnent son étude – notant des différences entre la période archaïque, où les formes masculines et féminines sont plus virilisées, et la période classique, aux formes féminines. Les scènes qui décrivent l'approche érotique ne différencient guère l'adolescent et la femme du point de vue du choix des couleurs comme de celui des attitudes. Les petits sexes des beaux éphèbes ont, selon K. J. Dover, la même signification gestuelle, ils soulignent l'infériorité nécessaire de l'objet aimé. L'éraste n'entend pas donner du plaisir à son éromène qui en fait doit se refuser. Ce code de séduction que Dover essaie de formaliser aboutit à une véritable carte du tendre mais aussi aux « rivalités » et aux « luttes » qu'évoque Eschine. On écrit des poèmes, on envoie des cadeaux, on suit son aimé, on l'attend. Mais le père de l'éromène n'apprécie pas ça d'un bon œil. S'il est content de voir la beauté de son fils reconnue, il veut éviter les ragots. Trop de cadeaux, et l'on passe de l'art d'aimer aux soupçons de prostitution. Les fils de citoyen prostitués par leur père n'avaient plus l'obligation d'assurer la vieillesse de leurs parents et perdaient leurs droits de citoyen. Timarque a fait pire, adulte il a vendu son corps.

Au fond, le livre de Dover révèle que la place de l'homosexualité dans la Grèce antique permet de comprendre le fonctionnement mental de la cité. Pour lui, cette société d'hommes ne différenciant pas le sexe de l'objet sexuel avait besoin de l'homosexualité par nécessité de relations personnelles intenses, d'un « plus » introuvable auprès de l'épouse, de l'hétaïre ou de l'esclave, capable de répondre au besoin d'idéal d'une société de guerriers en assurant la combinaison d'une relation pédagogique et d'une relation sexuelle.

■ Homosexualité grecque, Kenneth James Dover, Éditions La Pensée Sauvage, 1980, ISBN : 2859190430

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