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La prostitution antiphysique, Félix (*) Carlier

Publié le par Jean-Yves

La prostitution, c'est un univers singulier, une micro-société avec ses coutumes, ses règles, ses catégories – le produit d'une histoire également. François Carlier rend compte, du vécu de la prostitution au XIXe siècle.

 

La prostitution antiphysique (entendre homosexuelle) de Félix (*) Carlier est précédée d'un texte d'Ambroise Tardieu, « La Pédérastie ». Publié en 1857 par un médecin à l'hôpital Lariboisière, par ailleurs professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris et membre du comité consultatif d'hygiène publique, ce texte, qui se veut un traité clinique sur la pédérastie résultant de l'observation médicale de 205 individus, s'emploie à rapprocher ce que l'époque ne nomme pas encore homosexualité et criminalité. Tardieu, au long de ce qu'il qualifie lui-même de « longue et pénible étude », ne se fait pas faute d'employer sans restriction les termes les plus injurieux pour caractériser ce « vice » et ceux qui le pratiquent : « dégradation morale », « déformations physiques », « ignominie », « hideux, dégradés, repoussants, infâmes »… sans oublier l'extravagante description que Tardieu fait du pédéraste :

 

« Les cheveux frisés, le teint fardé, le col ouvert, la taille serrée de manière à faire saillir les formes, les doigts, les oreilles, la poitrine chargés de bijoux, toute la personne exhalant l'odeur des parfums les plus pénétrants, et dans la main un mouchoir, des fleurs, ou quelque travail d'aiguille, telle est la physionomie étrange, repoussante, et à bon droit suspecte, qui trahit les pédérastes. »

 

 

Après le discours de la médecine, celui de la police. Félix Carlier, chef de la brigade des mœurs à la Préfecture de police de Paris entre 1850 et 1870, a « fait violence à [son] dégoût », « dans l'intérêt de la sécurité publique » pour décrire cette « franc-maçonnerie du vice » : la pédérastie. S'il manifeste parfois, au contraire de Tardieu, une pointe d'humour ou d'indulgence dans son récit, Félix Carlier n'en est pas moins partisan de l'institution d'un délit de pédérastie et d'une répression largement accrue des personnes qui s'y adonnent. Voici comment il caractérise ce qui fait l'objet de son étude :

 

« La passion de la pédérastie, surtout lorsqu'elle a été contractée dès le jeune âge, abâtardit les natures les plus vigoureuses, effémine les caractères les mieux trempés et engendre la lâcheté. Elle éteint, chez ceux qu'elle possède, les sentiments les plus nobles, ceux du patriotisme et de la famille ; elle fait d'eux des êtres inutiles à la société. L'amour de la reproduction, cette loi qui commande à toute la nature, n'existe pas pour eux. »

 

Comment ne pas être ébahi aujourd'hui par le ridicule, la mauvaise foi et l'obscurantisme des auteurs ?

 

Guides pratiques à l'intention des médecins et des policiers de l'époque, ces deux textes réduisent entièrement la pédérastie à une activité prostitutionnelle et se refusent à envisager des relations amoureuses et désintéressées entre deux hommes. C'est Carlier qui l'exprime ainsi :

 

« Les relations contre nature ne procèdent [...] ni de l'affection ni de l'amour véritables ; elles naissent exclusivement de l'avidité des plaisirs sensuels. »

 

Comme le note avec justesse Dominique Fernandez dans sa préface, Tardieu et Carlier s'insurgent particulièrement contre « l'homosexualité comme transgression sociale, démolition des barrières entre classes et donc véritable libération de l'individu ».

 

■ Préface de Dominique Fernandez, éditions du Sycomore, 1982, ISBN : 2862621110

 

(*) Il ne faut pas confondre Pierre Carlier (1794-1864), qui fut préfet de police, avec Félix Carlier, auteur d'un ouvrage fameux sur Les deux prostitutions (1887), la « prostitution antiphysique » constituant la seconde partie de l'ouvrage. Par ailleurs, le catalogue de la BNF semble responsable d'une erreur assez répandue au sujet de ce dernier, en charge de la police des moeurs de 1860 à 1870, l'initiale F. de son prénom étant interprétée dans le catalogue par François au lieu de Félix. Un article de lui paru dans les Annales d'Hygiène publique et de méd. lég. (1871 p. 282) tranche la question : son prénom est bien Félix.

Jean Claude Féray

in Le registre infamant, éditions Quintes-Feuilles, octobre 2012, ISBN : 978-2953288568, pp. 12-13

 


Lire aussi : La prostitution masculine par Félix Carlier (1887) [article du Crapouillot - août 1955]


Dessin de Jean Oberlé : Les vrais petits marins


Lire encore : La prostitution à Paris au XIXe siècle, Alexandre Parent-Duchâtelet

 

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