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Charlot s'amuse, Paul Bonnetain (1883)

Publié le par Jean-Yves

Un récit de la veine des romans médicaux qui ne visait pas moins qu'à décrire l'onanisme comme un véritable et effroyable destin : biographie clinique d'un onaniste – et même d'un onaniaque.

 

Grand progrès de la conscience humaine, la masturbation ne rendait plus sourd mais elle était cause d'aigreur, de morosité, d'altération de l'organisme, de palpitations, de consomption, d'affaiblissement, de déchéance physique, d'ébranlement du système nerveux, de débilité rénale et musculaire, d'insomnie, de somnolence, d'éblouissements, de vertiges, de chlorose, d'anémie, d'inappétence en même temps que de boulimie, de troubles morbides, de tristesse subite, de pusillanimité, d'innervation génitale, et de tendances suicidaires entre autres joyeusetés relevées tout au long du récit.

 

Paul Bonnetain, né en 1858, était journaliste au Figaro. « Charlot s'amuse » décrit dans un style naturaliste qui évoque Zola, la jeunesse, l'évolution, la maturité et la sinistre fin d'un jeune homme, Charles Duclos, dont toute la vie va être déterminée par un vice effroyable, l'onanisme qui ne lui laisse épisodiquement de répit que pour mieux le reprendre et l'enfoncer jusqu'à l'inévitable suicide.

 

Le récit mêlant plusieurs des marottes du temps – de l'anticléricalisme des francs-maçons aux thèses que professait Charcot sur l'hystérie – développe tout du long le thème de l'hérédité des tares, comme un déterminisme fatal sans autre issue que la folie et la mort.

 

Avec une précision hyperréaliste, Paul Bonnetain couche sur le papier, le père de Charlot manipulé par la vie, bouchon flottant sur la crête du vice avant de mourir dans les égouts ; sa mère, ivrognesse et nymphomane, dont les symptômes hystériques croissant la conduisent chez le maître de Freud à la Salpêtrière ; les frères « Ignorantins » chez qui Charlot est « éduqué », c'est à dire léché, sué, violé par d'immondes bonshommes puants, bouffis, et sadiques ; l'inévitable amitié contre nature avec le copain enjôleur, déluré et vicieux ; le service militaire à Toulon et les branlettes solitaires de Charles face à l'Arsenal ; les prostituées grasses et vulgaires de Paris ; les vieilles filles de province en grenouilles de bénitier ; les filles faciles et les docteurs mécréants ; toute une fresque d'époque au travers de laquelle Charlot passe, le plus souvent inconscient, poussé de droite et de gauche, tiré à hue et à dia par les concupiscents, les confesseurs, traîné jusqu'aux eaux noires du canal Saint-Martin. Et, toujours avec lui – par la même obsession, la même fringale – l'engin, cent fois maudit et cent fois pris en mains.

 

Remarquable de bout en bout, avec des scènes comme la descente catastrophique d'un cercueil par une fenêtre, la virée forcée chez les putes toulonnaises ou encore les orgies lubriques de religieux jouissant d'une complète impunité derrière les murs de leur collège, « Charlot s'amuse » méritait à son tour un destin et il ne lui fut pas épargné. Un an après la sortie du roman, alors que Paul Bonnetain, embarqué pour le Tonkin rendait compte pour son journal des batailles d'Indochine, la justice française trouvait une occasion de se rendre intéressante en attaquant l'écrivain pour outrage aux bonnes mœurs : douze passages furent particulièrement visés comme étant contraires à la morale publique ; ils furent d'ailleurs reproduits entre guillemets dans les éditions ultérieures pour l'édification des lecteurs, car le procès avait été finalement gagné. Lavé de tout soupçon d'immoralité le bouquin put mener son bonhomme de chemin, mais comme il se rangeait dans la catégorie des romans médicaux, il n'eut pas de réel succès public, autant par le sujet tabou qu'il décrivait que par son caractère délibérément – même si faussement – scientifique.

 

« Charlot s'amuse » est sans doute l'un des romans les plus révélateurs et caractéristiques du XIXe siècle finissant.

 

■ Éditions Flammarion/L'Enfer, 2000, ISBN : 2080681036

 


« Charlot s'amuse » sur le site Gallica-BNF

 

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