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Une semaine un peu folle, Walter Prévost

Publié le par Jean-Yves

Ils sont deux homos, Michel Winckler, la quarantaine, et Jérôme Rousselle, la soixantaine. Tous deux, en 1981, avaient voté Mitterrand : l'un parce qu'il y croyait encore, l'autre (de droite) par opportunisme pur et simple.


Sept ans plus tard, lorsqu'il s'agit de réélire le Président-Soleil, le premier, pigiste à Libé, décide que le sida ne l'achèvera pas dans un lit d'hôpital :


« Il [Michel] se haïssait de jalouser un Jérôme Rousselle, qui resterait à se pavaner dans sa vaniteuse vacuité quand il aurait, lui, tiré sa révérence depuis belle lurette. Il aurait voulu quitter la partie, beau joueur, la tête haute et sans rien regretter, mais il regrettait tout. Il aurait voulu le mépriser, le charmant Jérôme et ses scrupules, et ses délicieuses tractations avec sa conscience, et ses compromis diplomatiques qui sauvaient l'honneur, la morale et les apparences ; il aurait voulu le mépriser, lui et tant d'autres, et tous les autres, et il les enviait. Son appétit de vie lui dévorait les entrailles, et si sauvagement qu'il avait du mal à se convaincre que ce serait bientôt fini – que c'était déjà fini. […] La veille, au bar, il avait compris que ce n'était plus possible, que son sexe était définitivement verrouillé, hors d'atteinte de sa volonté, comme un appendice devenu obsolète et inutile. Cette découverte, au milieu du manège caricatural de la drague et des extases chimiques, l'avait rassuré. D'une certaine façon, ça le délivrait d'un souci, et d'une éventuelle dernière tentation. Mais la nature a horreur du vide, et surtout de celui-là : il ne fallait pas s'y arrêter, il fallait se borner à enregistrer le fait. Administrativement, en quelque sorte. » (p. 155)


Le second, écrivain fini, ne s'attache plus guère qu'à décrocher en bon courtisan les insignes de chevalier de l'Ordre du mérite.


En bref, dans les affres de l'échec solitaire, deux façons bien significatives d'assumer. Ils étaient dans la force de l'âge en 1968, et ils sont ainsi six personnages en tout, d'une insoutenable légèreté, à réaliser que leurs rêves privés les ont trahis, comme ils ont par négligence ou délicatesse laissé les membres de l'intelligentsia « rose » vider de sa substance l'idéal de gauche d'avant 1981.


« À quoi ressemblerait-il [Michel], dans six mois ? À un rescapé des camps de concentration, un cadavre ambulant. Il n'en était pas encore là, pas tout à fait. Il s'agissait seulement de freiner, freiner à mort pour ralentir la débâcle, pour retarder... Pour retarder quoi ? Si on ne lutte pas pour l'emporter, ou pour le plaisir de se battre, cela ne rime à rien. Faire durer le combat de défaite en défaite, endurer des souffrances inutiles, reculer de jour en jour, jusqu'à ne plus se reconnaître dans un miroir – il faut beaucoup tenir à la vie pour ça. Michel pensa qu'il ne tenait plus suffisamment à la vie, ou plutôt : que ça lui était assez indifférent. Arrêter, continuer, ça revenait plus ou moins au même, en définitive ; la balance penchait d'un côté, de l'autre, ça faisait jeu égal. » (p. 336)


Comme quoi la politique, quand ça charrie de l'amitié, de l'amour, de l'espoir et de la joie, c'est bien plus que de la politique.


Un bon roman, extraverti, au désenchantement cruel, mais qui rafraîchit la mémoire : avec juste ce qu'il faut de glace.


■ Éditions Grasset, 1990, ISBN : 2246439515


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