Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L'île atlantique, Tony Duvert

Publié le par Jean-Yves Alt

L'Ile Atlantique, est un roman du monde de l'enfance. C'est la vie de famille dans une quelconque sous préfecture, la vie des gamins, l'ersatz de vie de leurs parents, que Tony Duvert croque ici dans un tableau drôle, charmant et cruel, comme on croque une pomme : en s'en léchant les babines.

Les garçons vivent, tout simplement, joyeusement, avec leur voix frêle, leur langage naturel, pendant que leurs parents meurent à petit feu en tentant de survivre, une agonie qui dure des décennies, avec le souvenir de leurs orgasmes refroidis, leurs perversions morbides, gloutonnes ou insipides.

L'Ile Atlantique gravite autour de ce que l'on a coutume de nommer des « enfants » mais qui n'en sont pas : ce sont des êtres humains complets, totaux, qui vivent pleinement, magnifiquement, dans la mesure où le leur permettent les zombies, les vivants-morts qu'on appelle d'habitude « adultes ». Tony Duvert disait dans Journal d'un innocent :

« L'adulte est seulement la forme que l'enfant est contraint d'adopter pour se reproduire. Et si l'hygiène fait que au lieu de mourir peu d'années après être tombés dans l'état adulte, nous y vivons beaucoup plus longtemps, nous devons oublier où se trouve le comble des perfections humaines : intelligence, liberté, invention, sociabilité, esprit communautaire, gaieté, bonté, courage, spontanéité, générosité, douceur, malice, richesse affective, solidarité, loyauté, beauté, etc. : à savoir dans l'enfance. »

Les adultes de l'Ile Atlantique, avec la nuance péjorative qui s'impose donc sont vus avec le regard d'un homme-enfant ; non pas le regard curieux mais innocent du garçon, mais celui d'un homme, averti et expérimenté, un homme qui se coulerait dans le corps d'un enfant, qui s'exercerait à regarder comme un enfant. Un enfant ayant la trentaine bien sonnée, mais qui n'aurait pas été gâté, perverti, domestiqué, modelé par la société, par les familles. Cet homme-enfant voit alors le monde tel qu'il est, drôle souvent, d'un humour tendre et grinçant à lire parfois au second degré ; mais surtout monde cruel, ubuesque, peuplé de familles qui sont des machines à décerveler.

Les familles sont des engins assez au point. Elles ingèrent de la matière vivante, pétillante, drôle : des gamins ; et elles recrachent après traitement des détritus, qui n'ont qu'une seule fonction : se transformer à leur tour en machines à produire des détritus, et ainsi de suite.

Le principe de la transformation est simple. On soumet la matière vivante à des traitements variés, comme les peaux dans une tannerie. Les risettes gouzigouzantes, les caresses guiliguiligluantes tout d'abord.

Les interdits ensuite :

« Je ne veux plus que tu sortes. Je te l'interdis. Tu entends ? Tu entends ? Tu passeras la journée là. Devant moi. Et je t'interdis de voir personne... Ici ! Devant moi ! Toute la journée ! Et quand tu retourneras au lycée, ce sera pareil ! Je veux. tu entends, je veux la preuve que tu y seras allé ! On aura un carnet spécial que tu feras signer là-bas ! Tamponner par le proviseur ! Tous les jours ! Tu entends ! Et le reste du temps, ici ! Avec nous ! Et les fameux copains, dehors ! Et la nuit bouclé ! Bouclé ! »

Mais l'ingrédient essentiel, c'est encore les coups de fouet, de chaînes. les taloches, les calottes. La moindre occasion est bonne pour jouer la grande scène où les enfants deviennent des punching-ball pour le divertissement de leurs parents.

« Bertrand surtout avait été un partenaire merveilleux. On avait pu le tourmenter comme un esclave, un déporté, un chien. Il résistait, rebondissait, était toujours à la hauteur de la bêtise, de la férocité d'autrui. Il était devenu un gros con qui pesait cent tonnes, un adolescent courtaud, trapu, reconnaissant. Il serait technicien un jour, peut-être ingénieur, peut-être dans l'atome, si on le giflait assez. Quelle promotion pour son père. »

Bien sûr, l'affaire n'est pas toujours très propre, il y a du sang, des cicatrices indélébiles (une vieille : ses douleurs à la colonne vertébrale, c'est une trempe il y a soixante-quatre ans) : mais dans le secret des alcôves, tout cela ne se voit pas trop.

Certes, le rendement de la machine famille n'est pas à 100 : il y a des moments où les gamins vivent tout seuls, inventent milles ruses pour s'échapper, il y a des réseaux de résistance et d'entraide : il y a même des rébus qui refusent de se laisser réduire à l'état adulte (pour cela une seule solution : fuir). Mais globalement le système est assez satisfait de son fonctionnement. Les détritus, quand ils ont réussi une belle opération, à transformer en larve l'enfant sur lequel ils opéraient, jouissent d'une douillette considération sociale auprès des autres détritus. Et ils ne jouissent pas que de cela ; les milles tortures qu'ils infligent, au gré de leurs humeurs arbitraires, aux petits êtres vivants qu'ils appellent leurs enfants, sont pour eux l'occasion de véritables orgasmes. Ah ! les belles raclées à coups de chaînes, les fessées jusqu'au sang qui laissent à leurs pieds d'informes masses de chairs pantelantes et sanguinolentes mais soumises ! Quels délices ! Comme c'est source d'un plaisir jouissif que l'on sent monter, que l'on suit dans la bordée d'injures qui accompagne et rythme les coups ! Plaisir d'autant plus grand que le tout est pour le bien de l'enfant, bien entendu.

Mais attention : pas question dans l'Ile Atlantique de scènes sadiques, où la pornographie viendrait à fleur de page. C'est d'une description clinique, celle de l'homme-enfant expert étonné mais objectif, qu'il s'agit.

Rien d'étonnant dès lors si on n'est pas beau à voir quand on « tombe à l'état adulte » : tous sont des malades, de « ces maladies psychosomatiques que tout le monde attrape de nos jours, mêmes sous les meilleurs climats ». Les hommes sont imbibés, alcoolos jusqu'à la moelle du cerveau, lâches, vicelards, pervers. Les femmes, flasques, graisseuses, nauséeuses, sont mégères, des tyrans domestiques.

Ainsi, Madame Seignelet qui

« avait établi pour toujours à force de hurlements, de plaintes, de commandements, de soupirs et de gifles qu'elle était torturée sans répit. Personne n'eût osé en douter, pas même son mari. Elle se sacrifiait, se crevait, donnait sa vie : qu 'on n 'y croie pas, on avait une calotte (...) Plongée dans son fauteuil comme un petit est au pot (...) elle avait l'estomac bien graissé, les membres bien mous, la cervelle bien veule (...) Elle lisait flasquement, comme les vieux somnolent sur une chaise, et elle peignait ses cheveux avec les cinq doigts, en tirant et repassant jusqu'à les dépermanentiser, et en raclant de tous ses ongles son cuir chevelu gras. Elle recueillait une boue de sébum et de pellicules qui formait, sous chaque ongle. un croissant de lune en saindoux grisâtre. collant, qu'elle reniflait. »

Heureusement, ces adultes finissent par mourir, dans l'indifférence quasi générale d'ailleurs, souvent de mort violente, quelquefois assassinés par leur conjoint ou conjointe en fonction des hasards des haines conjugales. Et c'est mieux ainsi: il vaut mieux ne pas prolonger l'agonie de ces déchets qui ont tous atteint l'âge canonique de 30, 40, 100 ans, l'âge bête par excellence.

Et puis, il y a les enfants, les garçons car les quelques fillettes de l'Ile Atlantique sont là presque par hasard. Eux au moins, quand ils sont à l'abri des coups, vivent. Ils sont innocence et fantaisie, babillent en bandes, bandent en jouissant de leur corps, en toute innocence : ils ne sont pas encore normalisés, dressés, et quand ils ont «un vice», «une manie», ils n'y accordent aucune importance car ils ignorent en être atteints. Ils jouissent de leur corps avec malice, avec délice, s'amusent de leur sexe qui pointe comme un nez, de leur derrière rigolo, et ils ne vous croiraient pas si vous leur disiez que c'est sale, un vice, sexuel : seuls ceux auprès de qui le dressage a commencé à porter ses fruits éprouvent un début de gène, de honte.

De cette honte qui les pervertira, de cette culpabilisation qu'on leur inocule comme un venin pour les transformer en adultes. Eux, alors. commencent à se moquer des pédés, des pédales, tout en continuant à enfiler leurs petits copains.

Les gamins jouissent de la vie en bande, des niches qu'on peut faire aux parents, des vols dont on se vante auprès des copains, depuis le larcin inutile jusqu'au cambriolage en règle, avec mort d'homme à la clé. Mais le vol est considéré comme un art, un sport pratiqué pour la seule beauté du geste, pour l'insolent pied-de-nez qu'il permet de faire à la société. Le vol n'est jamais entaché de ce qui risquerait de l'avilir : le sentiment de propriété, d'appropriation du bien d'autrui.

Les garçons jouissent aussi de leur langage, qui contraste avec celui des adultes qui parlent avec un cadavre dans la bouche, où tout sonne faux, qui ne sont que de mauvais comédiens en représentation dans un théâtre si minable qu'ils en sont les seuls spectateurs. Les garçons, eux, parlent un langage vivant, clair, drôle :

« - T'imagines la vioque quatre-vingts berges ou quelque chose comme ça !

- Ah ouais eh cent berges ah dis donc le bahut ! gloussa Julien Roquin. Putain elle schlinguait si c'est qu'elle a fait dans son froc quand on l'a attachée ! Ah l'bahut dis donc ! Ah il a bien fait l’aut 'salaud !

- Eux ils racontent que c 'est le bâillon, ça l'a étouffée, pas étranglée. Alors c'est de votre faute remarque. Pas plus que celle d'avant ! dit Marc Guillard.

- Mais non, non ! dit Théret. Non ! On lui a à peine mis à moitié dans la bouche, on a même pas serré, faut pas rigoler écoute.

- Rah ça l'empêchait pas d'péter avec son cul eh ! ricana Julien. Ah la vioque eh dis donc !

- C'est pas ça c 'est le dentier, fit Guillard.

- Le dentier ? Quel dentier ? dis René Théret.

- Le dentier. Les vieilles elles ont un dentier. Quand tu les bâillonnent elles l'avalent et ça les étouffe et elles claquent. Tout le monde il sait ça ! »

■ L'île atlantique, Tony Duvert, Editions de Minuit, novembre 2005 (réédition), ISBN : 2707319333


LIRE sur ce blog une autre chronique de ce roman

Commenter cet article