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La fatalité célibataire : Trois histoires exemplaires plus une, Michel Manière

Publié le par Jean-Yves

La fatalité célibataire. C’est la première fois que l’on a réuni ces deux mots. La justesse est telle que le titre est inoubliable. Il y a une fatalité du mariage (car après tout le célibat ne peut que s'attribuer à ceux qui, un jour ou l'autre, accepteront le mariage ou diront «avoir passé à côté») comme il y a une fatalité célibataire.

 

Ce livre comporte quatre histoires, ou plutôt trois histoires plus une, comme il est indiqué sur la jaquette. Trois récits et une lettre.

 

La fatalité ici n'est pas romantique. Il n'y a pas vraiment de gradation de l'émotion ni de divin. Dieu est obligation et savoir-vivre. Celui qui va à l'église n'aura jamais d'auréole mais est comparable aux autres. Chaque histoire revient à son point de départ. Les descriptions sont à peine psychologiques ou tout au moins d'une sécheresse telle qu'elles égalent celles des objets. Les cas de conscience nous rendent ironiques. Ils ne servent à rien ou qu'à démontrer la nullité, voire l'imposture, de toute tentative de rompre le rythme des jours. La fatalité est à peine envahissante. Elle n'a guère de mouvement. Elle est là. Les dés sont pipés. La fatalité célibataire est la fatalité de celui qui ne peut agir. Elle est celle de l'ordre. Le désir d'espérance, de volonté, ne débouche que sur celui d'être détruit. Nulle évolution dramatique, plutôt stagnation. Le personnage prend des décisions, ne les exécute pas ou les fuit, par peur, jusqu'à se lover à nouveau dans sa vie, jusqu'à n'être qu'invisible ou, pire, insignifiant. La fatalité absolue est de ne pouvoir trahir la répétition.

 

La première histoire est celle d'un homme qui répond à des annonces matrimoniales ou les fait passer dans «Le Chasseur Français». Il donne rendez-vous à une femme dans un salon de thé. Il ne se place pas près d'elle et lâche un pet retentissant, ce qui l'entraîne à fuir. Il la reverra à l'église. Après la messe, elle lui répondra, comme tentant de bâtir l'histoire d'amour, par un pet lâché aussi fort que le précédent. L'homme fuira encore. Cette femme est son égale. Personne, en somme, n'est pire qu'un autre. C'est sans doute une morale. L'amour existe. Le sachant, comme béni par tant de réciprocité, il retrouvera son existence sans histoire, c'est-à-dire silencieusement peuplée.

 

La seconde histoire est celle de fiançailles. L'homme hésite peu avant les noces. Il insulte la promise. Elle ne le trompera pas mais sera violée par trois garçons. Caché, il assistera à la scène. Il ne lui en parlera jamais. Il sera ainsi dans la même solitude qu'avant son mariage. Ce secret entre eux, cette entorse à la vie obligatoirement calme des couples, sera le seul événement qui nourrira leurs rêves dans l'incapacité où ils sont de faillir au devoir, et le devoir est fatalité. Dans ce livre, il n'y a pas d'amants. Le célibat est total. Le mariage ne permet la trahison. Ils se rejoignent.

 

Ainsi dans la troisième histoire, la «vision» d'une femme à sa fenêtre entraîne un homme à vouloir rompre avec sa femme. Ce sera impossible. Les raisons sont usées et n'ont de valeur dans le livre que par la nuance du langage. Il ne rejoindra sa vision qu'en s'accusant du crime de la femme à sa fenêtre. C'est peut-être pour cela que cette troisième histoire atteint une sorte de luminosité. La folie fait oublier la fatalité. La vie de ses proches ne sera plus identique. La fatalité est peut-être rompue.

 

La quatrième histoire est une lettre d'un fils à sa mère qui vient de mourir. La bonté maternelle est malédiction. Il déchire la robe de mariée de sa mère. Il exerce sa violence envers tous. La mère pardonne. Le pardon n'est que l'envers de la cruauté. Ils ont le même rôle - figer l'autre dans le remords, qui interdit tout acte. Ou désespère toute volonté. L'enfant sera à jamais hanté par la robe de mariée.

 

Livre éblouissant par la minutie des détails, celle plus grande encore apportée pour décrire les évènements. Un traité de logique. Le drame n'y a sa place. La mort ne délivre pas. Inutile. En somme, c'est le livre de l'agonie infinie. Les gens les plus banals, les plus soumis, sont sans doute ceux qui imagent le mieux l'éternité. Les gens sans histoire. Le titre du livre oblige presque à considérer le personnage central de chaque histoire comme un héros. Même en négatif, le héros reste un héros. Il est hors de tout jugement et le lecteur ne peut que rêver la révolte et, pourquoi pas, de la pratiquer.

 

« Prendre femme », curieuse expression qui souligne la pesanteur de ce que la société dévolue au petit d'homme ! Michel Manière par le truchement d’histoires insolites affronte le problème suivant : l’hétérosexualité serait nécessaire, mais peut-être pas aussi «naturelle» qu’on s’efforce de nous en persuader.

 

■ Editions Hachette/POL, 1982, ISBN : 2010088190

 


Du même auteur :

A ceux qui l'ont aimé

Le droit chemin

Le sexe d'un ange

Les nuits parfumées du petit Paul

Du côté du petit frère

Parfois, dans les familles

 

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