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Krafft-Ebing ou l'utilisation de l'horreur (1886)

Publié le par Jean-Yves

Richard Von Krafft Ebing (1840-1902) est issu de l'aristocratie allemande ; il fait son entrée dans la médecine par des travaux sur les crimes sexuels. En 1886, il publie « Psychopathia Sexualis » (1) : les perversions sont découvertes par le biais de l'horreur et, au fil des pages, on peut voir cohabiter en parfait voisinage l'amateur de mouchoirs violets, le travesti masochiste et le monsieur qui éventrait les petites filles dans les sous-bois pour jouir dans la plaie béante.

 

Autrement dit, Krafft Ebing part de l'horreur du crime sexuel pour déboucher sur l'horreur de toutes les perversions. Pour lui, les gestes inoffensifs – comme par exemple des griffures lors des préludes amoureux – sont l'ébauche de déviations, elles-mêmes à l'origine de perversions pouvant conduire à des actes monstrueux.

 

L'onanisme (la masturbation) est le terreau sur lequel poussent toutes les perversions ; ainsi, dans une étude faite auprès de femmes qui se masturbent, il a constaté que sur les onze enfants qu'elles ont eus, cinq sont nés prématurés, quatre hydrocéphales et deux se sont masturbés eux-mêmes à l'âge de 7 et 12 ans. Toute perversion est un vase communiquant avec l'autre.

 

Krafft-Ebing classe l'homosexualité dans la rubrique des « paresthésies » où sont nichées toutes les satisfactions érotiques dont la conservation de l'espèce n'est pas l'objectif, et ce par un raisonnement qui aboutit à reconnaître que c'est le plaisir lui-même qui est vicieux et dépravé.

 

L'extrême diversité des sujets étudiés tient de l'académie et de la cour des miracles : idiots profonds et professeurs d'université, dépravés et hommes du monde, travestis infâmes et ministres du culte.

 

Observation 415 : Par une soirée d'été, au crépuscule, X.Y. docteur en médecine dans une ville de l'Allemagne du Nord, a été pris en flagrant délit par un garde champêtre, au moment où il faisait sur un chemin des actes d'impudicité avec un vagabond. Il masturbait ce dernier et ensuite s'est soustrait aux poursuites judiciaires en prenant la fuite. Le procureur royal abandonna la plainte parce qu'il n'y avait aucun scandale public et que l'immissio membri in anum n'avait pas eu lieu. On a trouve en la possession d'X une vaste et longue correspondance uraniste qui a permis de constater que, depuis des années, il avait des rapports uranistes suivis avec des personnes appartenant à toutes les classes de la société.

X. est issu d'une famille tarée. Le grand-père du côté paternel est mort aliéné et s'est suicidé. Le père était un homme de constitution faible et de caractère bizarre. Un frère du malade s'est masturbé depuis l'âge de deux ans. Un cousin était inverti, il commit les mêmes actes contre les bonnes mœurs que X. ; c'était un jeune homme imbécile ; il a fini ses jours avec une maladie de la moelle épinière. Un frère de son grand-père du côté paternel était hermaphrodite. La sœur de sa mère était folle. La mère passe pour être bien portante. Le frère de X. est nerveux et a des accès de colère violente.

Étant enfant, X. était aussi très nerveux. Le miaulement d'un chat lui causait une peur terrible ; on n'avait qu'à imiter la voix d'un chat pour qu'il se mit à pleurer amèrement et à se cramponner de peur aux personnes de son entourage. […]

À l'âge de treize ans, X. fut mis en pension. Là, il pratiqua l'onanisme mutuel, séduisit ses camarades, se rendit impossible par sa conduite cynique, de sorte qu'on dut le renvoyer chez ses parents. Déjà, à cette époque, des lettres d'amour, d'un caractère lascif et parlant d'inversion sexuelle, tombèrent entre les mains des parents.

À partir de l'âge de dix-sept ans, X fit ses études sous la direction sévère d'un professeur de lycée. Il faisait des progrès convenables. Il n'avait du talent que pour la musique. Après avoir fait son baccalauréat, X devint, à l'âge de dix-neuf ans, étudiant de l'Université. Là, il se fit remarquer par son genre cynique et par sa fréquentation de jeunes gens sur lesquels toutes sortes de bruits couraient, avec force allusions à leurs amours homosexuelles. Il commença à devenir coquet dans sa mise ; il aimait les cravates voyantes, portait des chemises très échancrées au cou, serrait ses pieds dans des hottes étroites et peignait ses cheveux d'une façon étrange…

 

C'est lui qui nomme « Sadisme » et « Masochisme » en référence à Sade et Sacher Masoch, retrouvant ainsi une veine littéraire qui ne pouvait être saisie qu'après un siècle de pensée scientifique.

 

L'homosexuel oscille entre grotesque et monstrueux, sympathie et compassion. Sur les 447 cas examinés, l'homosexuel est soit ridiculisé à bon compte, soit considéré comme un destin tragique sauvé du grotesque par la puissance de la passion. Il en résulte la séparation entre bons et mauvais pervers, et la psychiatrie laïque devient une sorte de jugement dernier médical. Mauvais pervers : monstrueux, violent, violeur, taré, dysmorphophobique ; bons pervers : tourmentés, malheureux, incompris, dégoûtés d'eux-mêmes, ayant pleins d'hésitations et, après, rongés de remords.

 

Krafft-Ebing propose castration, mariage forcé, coït hétérosexuel dirigé sous hypnose.



L'héritage des travaux de Krafft-Ebing

 


Krafft-Ebing a permis de consolider le mythe d'une normalité. En tant que pionnier du traitement statistique de l'information, le chiffrage et le voyeurisme du comportement ont gommé tout du dynamisme mental et du fantasme. En réduisant la sexualité à une moyenne d'opinions exprimées, il n'a mis en évidence qu'un fantasme moyen la concernant, fantasme qui n'est plus, au bout du compte, celui de personne. En fixant un vocabulaire, des descriptions, les faits observés sont tenus pour définitivement connus et immuables.

 

Psychopathia Sexualis constitue ainsi LE catéchisme : le discours psychiatrique n'aura plus à porter sur les phénomènes mais sur les théories que l'on va pouvoir élaborer à leur propos, et la connaissance ne traitera plus de l'objet mais du concept de cet objet.



Freud et ses successeurs vont travailler à partir de ces données cliniques, comme si leur établissement s'était accompli sans aucun présupposé.

 

(1) Richard Von Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis, Traduction de René Lobstein, Éditions Payot, 1950 et Éditions Pocket, 1999, ISBN : 2266092618

 


Compléments : Avec Krafft-Ebing, l'homosexualité se trouvait placée sous le signe de la pathologie, parmi l'ensemble des troubles sexuels et aux côtés, par exemple, du sadisme, du masochisme, du fétichisme, de l'exhibitionnisme, de la pédophilie érotique, de la gérontophilie ou de la zoophilie. Krafft-Ebing, qui fut professeur aux universités de Strasbourg, de Graz et de Vienne, était aliéniste et ses observations se rapportent toutes à des cas de malades dits mentaux. Ces études ne considèrent plus l'homosexualité comme un péché ou un crime, mais ainsi qu'une maladie qu'il convient de guérir. Mais, nulle part, Krafft-Ebing ne discute les concepts de maladie ou de norme qui se trouvent à la base de sa conception. Cette discussion sera entreprise plus tard par des médecins possédant une formation philosophique, des connaissances psychologiques, historiques et ethnologiques manquant aux psychiatres du XIXe siècle. Jaspers l'abordera dans son Traité de psycho pathologie générale, Jung dans l'ensemble de son œuvre.

Krafft-Ebing tenta une classification des diverses sortes d'homosexualité et une théorie de leur nature et de leur genèse. Cet effort de classification était utile pour dissiper l'idée superficielle qu'on se fait des homosexuels et qui les identifient, pour les hommes, à des efféminés, des « folles », ou des « tantes », et, pour les femmes, à des viragos essentiellement masculines.

Krafft-Ebing commença par diviser les homosexuels en deux groupes, ceux dont la particularité aurait été congénitale, et chez l'autre, acquise.

Puis, il souligna l'importance de l'âge de la personne aimée. Pour l'homosexualité masculine, il nota un premier groupe dont l'attrait se porte vers des garçons impubères, de moins de douze ans, ou à peine pubères, jusqu'à quatorze ans ce qui, d'après lui, n'offrirait qu'une variante d'une pédophilie érotique plus générale; un deuxième groupe, le plus nombreux, s'orienterait vers les adolescents de quinze à dix-neuf ans; un troisième enfin, vers les hommes adultes. Un dernier groupe se caractériserait par le goût des vieillards, et correspondrait à celui des gérontophiles hétérosexuels.

Parmi les cas qu'il tenait pour « congénitaux », Krafft-Ebing distinguait quatre degrés. Le premier, ou hermaphrodisme sexuel, se caractériserait par un penchant pour les deux sexes, les tendances homosexuelle et hétérosexuelle existant côte à côte, l'une prenant le pas sur l'autre selon les circonstances, l'éducation, la volonté, etc. Le deuxième serait celui des homosexuels au sens strict, ou uranistes, chez qui l'attrait pour le même sexe serait exclusif. Le troisième comprendrait les personnes dont le comportement psychique se rapproche de l'autre sexe, tels que les hommes efféminés et les femmes viriles ; le quatrième, des cas où les caractéristiques physiques elles-mêmes appartiendraient au sexe opposé et se rattacheraient à l'androgynie ou à la gynandrie.

Krafft-Ebing pensait que les « homosexuels vrais » ne se distinguent des autres hommes que par leur sensibilité sexuelle, le caractère et l'ensemble de la personnalité mentale demeurant conformes au sexe auquel la personnalité appartient de par sa conformation anatomique. Il y trouvait des saints et des scélérats, des courageux et des lâches. Au contraire d'eux, les « efféminés » ne seraient pas seulement attirés par leur propre sexe mais se sentiraient féminins envers l'homme. Souvent, dès l'enfance, ils aiment la compagnie des petites filles, adorent faire la cuisine, coudre ou broder, choisir des toilettes féminines. Plus âgés, ils dédaignent de fumer, de boire ou de se livrer aux sports, mais prennent plaisir aux chiffons, aux parfums, à la parure, aux arts. Ils sont ravis de se travestir. Et c'est en femmes qu'ils se comportent envers ceux qu'ils aiment. Leur démarche est souvent féminine, même lorsque la conformation du bassin et du squelette demeure normale. S'ils se rencontrent, ils papotent comme des commères, féminisent leur nom. Le baron devient la baronne, M. Meunier devient la Meunière, le joli blond la jolie blonde. Krafft-Ebing observe que, contrairement à ce que pense souvent l'homme moyen, ces « folles » sont loin d'être majorité parmi les homosexuels. Ils sont moins nombreux que ceux du groupe qu'il appelle « les homosexuel vrais ». Et il ajoute que beaucoup d'efféminés sont bel et bien des hommes à femmes, ainsi que la plupart des travestis dont l'importance est sans mesure avec la publicité qu'on leur fait. Quant aux efféminés homosexuels, ils se sentent femme durant l'acte. Ils jouissent par le succubus ou coït passif inter femora, par la masturbation passive ou l'ejaculatio viri dilecti in os. Quelques-uns recherchent la pédérastie passive, mais rarement la pédérastie active. Les androgynes, eux, se caractériseraient non seulement par l'orientation du désir ou des traits de personnalité appartenant à l'autre sexe, mais par une conformation anatomique qu'on a appelée depuis le « pseudo-hermaphrodisme ». Il ne s'agit pas, en effet, d'hermaphrodisme véritable en ce qu'on ne trouve pas, en ces cas, de glande embryonnaire bisexuée, mais seulement des caractéristiques somatiques du sexe opposé, telles que, chez l'homme, des hanches larges, des formes rondes par développement abondant du tissu adipeux, l'absence de barbe, la voix de fausset, etc. Mais, là aussi, il arrive que des hétérosexuels possèdent ces particularités anatomiques. Bien sûr, Krafft-Ebing n'a pas manqué de noter les complications qui s'attachent parfois à l'homosexualité et comment des perversions telles que le sadisme, le masochisme ou le fétichisme s'y associent, ainsi qu'ils le font à l'hétérosexualité. Il cite la fréquence du fétichisme des chaussures, du velours, de la fourrure, du cuir. Un de ses malades avait établi une statistique de toutes les personnes bottées qu'il rencontrait. Lorsque les bottes correspondaient à son idéal, il cherchait par tous les moyens à faire connaissance de qui les portait. Une fois en possession de ses fétiches, il en prenait au lit, chaque soir, une paire qui lui permettait d'évoquer son possesseur et d'entreprendre des rêves voluptueux. Les blousons et pantalons de cuir, les culottes et les gants de peau, les parapluies, les chaînes et les gourmettes, les nuques rasées ou les cheveux brillantinés comptent parmi les accessoires fétichistes les plus fréquents de l'homosexualité.


Lire « Psychopathia Sexualis » sur le site Gallica-Bnf


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur l'ouvrage de Sylvie Chaperon : Les origines de la sexologie 1850-1900 sur son site altersexualité.com


Lire encore : Ulrichs ou « une âme de femme enfermée dans un corps d'homme »

 

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