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Sur l'amitié chrétienne par Paulin de Nole

Publié le par Jean-Yves

L'amitié chrétienne, telle qu'on la retrouve chez l'évêque d'Hippone ou chez Paulin de Nole, chez Grégoire de Natianze, Basile le Grand, Grégoire de Nysse ou Jean Chrysostome, plus tard chez saint Bernard ou saint Anselme, est bien plus qu'une amitié aristotélicienne, un sentiment de la raison ou l'expression d'un cœur serein.

 

C'est une amitié amoureuse, une passion dont on sent que la chair l'alimente, qui se débat contre elle tout en en demeurant tributaire. Exhortations, déclarations, disputes, mises en demeure, réconciliations et déceptions jalonnent ces liaisons chaleureuses et éminemment humaines.

 

Et, bien sûr, l'amitié chrétienne ne se borne pas à chanter ainsi que le Psalmiste :

 

« Ah ! qu'il est bon, qu'il est doux pour des frères d'habiter ensemble ! » (Livre des Psaumes – CXXXII, I)

 

Elle cherche, ainsi que le dit Jean Cassien, un principe qui la rende « indissoluble », une direction qui croisse « avec la perfection et la vertu des deux amis et dont le nœud, une fois formé, n'est rompu ni par la diversité des désirs ni par la lutte des volontés contraires ».

 

Et saint Augustin voit dans la caritas Christi et dans l'amour de Dieu la garantie même de son indissolubilité : « Heureux celui qui T'aime, dit-il dans les Confessions, et qui aime son ami en Toi et son ennemi à cause de Toi. Il est seul, en effet, à ne perdre aucun des êtres qui lui sont chers, celui à qui ces êtres sont chers en Celui qu'on ne saurait perdre. » (Livre IV, chapitre IX / 14)

 

Dans ces correspondances amicales, un véritable érotisme verbal cherche, jusque dans la caresse des mots, une jouissance que le corps se refuse. Ainsi ce poème de saint Paulin de Nole pour son ami Nicétas :

 

« Que loué soit Dieu pour le grand amour

Dont il nous unit de chaînes secrètes,

Si fort que jamais rien n'en pourra rompre

L'ultime lien !

À ton cœur aimé que nous embrassons

Un solide nœud nous tient attaché,

où tu t'en iras, mon âme fidèle

T'accompagnera.

Et l'amour du Christ, qui descend du ciel,

L'un à l'autre lie à tel point nos cœurs

Qu'ils restent voisins, même si nous sommes

Aux deux bouts du monde.

Âge, éloignement, catastrophe ou mort,

De toi ne pourront jamais m'arracher

Et, lorsque viendra la mort corporelle,

Notre amour vivra. »

 

Mais la nature n'était pas toujours dupe de cet érotisme verbal et avouait parfois la frustration dont elle était victime. Paulin de Nole avait beau écrire à un ami dont il était séparé :

 

« J'habite en toi et toi en moi, à la mort et à la vie. »

 

Cela ne l'empêche pas de dire plus tard son impatience, son aigreur, son amertume :

 

« Je suis las de t'inviter et de t'attendre... Pendant près de deux années, tu m'as tenu en suspens et torturé par l'attente quotidienne de ton arrivée. »

 

Et, au soir de la vie, lorsque les exaltations verbales ne suffisent plus à dissimuler les longues privations du cœur et de la chair, il dit trouver sous le sol mis à nu et sous d'ignobles gravats, « des souches noueuses, des décombres, toutes sortes d'animaux nuisibles, des nids de vipères, sa vraie demeure intérieure ». « C'est maintenant, dira-t-il enfin, que je vois à quel point je suis loin de Dieu et à quel point je suis mort, si je me compare aux vivants. »

 

L'amitié chrétienne, telle qu'elle évolua des Pères de l'Antiquité aux moines du Moyen Age, oscilla sans cesse entre ces pôles contradictoires. […] Aussi n'est-il pas surprenant que, malgré la sincérité et le caractère grandiose de cet effort de sublimation, malgré aussi les condamnations effrayantes dont le Moyen Age frappa l'homosexualité, celle-ci ait continué de se manifester.

 

in L'érotisme d'en face, Raymond de Becker, Jean-Jacques Pauvert éditeur, Bibliothèque internationale d'érotologie, 1964, pp. 113/114

 

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