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L'homosexualité de l'homme, Dr Hans Giese (1957)

Publié le par Jean-Yves

Dans la préface qu'il a écrite pour l'ouvrage de Giese, « L'homosexualité de l'homme, » le Dr Angelo Hesnard, président de la Société française de Psychanalyse et qui, en 1929 publia La psychologie homosexuelle, reconnaît que la pédérastie est demeurée « un problème humain sans solution, tant dans la recherche compréhensive que dans l'attitude du milieu social à son égard ». Et il loue le Dr Giese « d'affranchir le problème de ses stigmates cliniques » en le faisant déboucher sur le plan humaniste d'une philosophie concrète de l'être-au-monde.

 

Hans Giese tout en soulignant que le phénomène homosexuel constitue « le talon d'Achille de la science sexologique », commence par constater le « véritable cul-de-sac » dans lesquelles se sont engagées les diverses disciplines en voulant découvrir les causes de l'homosexualité. Cul-de-sac pour la psychanalyse, mais aussi pour la génétique et l'endocrinologie. De sorte qu'il serait temps d'élaborer une « sociologie du phénomène, de découvrir, sa structure anthropologique et de reconnaître l'importance de la décision personnelle et du développement du style, en cette matière comme en toutes les autres ». Giese situe ainsi ses recherches dans les perspectives de la phénoménologie et de la philosophie existentielle qui caractérisent son époque.

 

Le matériel ayant servi de base à ses études est moins étendu que celui de Kinsey, de sorte qu'il demeure sans valeur au point de vue statistique. Mais tel n'était pas le but, l'investigation se proposant bien plus la profondeur que l'étendue. Néanmoins, ce matériel n'est pas négligeable, et fut constitué de deux façons : d'une part, par les entretiens de l'auteur avec des homosexuels venus le consulter pour des raisons médicales (131 cas en six ans), d'autre part, par 401 réponses obtenues à un questionnaire adressé à 5000 homosexuels de Francfort.

 

Plus de la moitié des sujets analysés par Giese avaient pratiqué la cohabitation hétérosexuelle. Un tiers environ était disposé à un traitement, soit qu'ils souhaitassent des enfants et un foyer (15 %), soit qu'ils désirassent retrouver la paix intérieure (13 %), ou encore pour des raisons religieuses et morales. Les deux autres tiers ne désiraient aucun traitement. La plupart de ceux-ci considéraient que l'homosexualité répondait à leur nature profonde, quelques-uns faisaient état de leur aversion pour la femme (8 d'autres de leur âge trop avancé, de la supériorité de la beauté masculine, ou d'une cure déjà tentée et demeurée sans résultats.

 

Après avoir observé que les condamnations judiciaires demeurent sans effet sur le désir de traitement, Giese considéra que, parmi les variantes de l'homosexualité, il fallait distinguer les manières dont un partenaire est choisi. Il nota trois comportements principaux : la continence, l'homosexualité libre, les liaisons homosexuelles fixes.

 

D'après lui, la continence peut être absolue ou partielle. Dans le premier cas, il s'agit souvent de prêtres ou de pasteurs dont le ministère constitue une sorte d'acceptation de leur particularité par la société. Celle-ci reconnaît ainsi la valeur de leur sacrifice. Ce n'est pas que ces prêtres soient exempts de problèmes sexuels, et Giese cite le cas de l'un d'eux qui avouait voir le Christ sous l'aspect d'un beau jeune homme et éprouver envers lui des sensations voluptueuses. Mais cette continence est de nature à conférer une certaine supériorité morale et l'autorité sociale. Elle appartient à l'Eros pédagogique et au domaine du sacré.

 

« Le désespoir qui résulte de la stérilité biologique, crée un monde particulier où viennent prendre racine l'amour porté à la communauté, l'autorité sacerdotale, etc., comme médiation entre l'individu et la société. Dans l'amour porté à d'autres êtres se révèle le phénomène fondamental, que l'on peut supposer une sublimation ou une socialisation. L'utilité sociale ou culturelle de cette intention de l'homosexuel de passer par « une nouvelle naissance » lui permet de se fixer une place, un refuge qui lui appartient en propre. »

 

Quant à la continence partielle qui est souvent le cas d'homosexuels se comportant de manière exclusivement hétérosexuelle sans pouvoir renoncer à leur homosexualité, ou encore d'homosexuels se contentant de la masturbation, Giese la juge d'une manière moins optimiste. Il cite l'aveu d'un de ses sujets qui ne se décida au mariage que pour échapper à une sorte d'angoisse devant le corps masculin. Et de constater le drame que constituent ces sortes de mariages, « l'atmosphère de la vie conjugale ne pouvant modifier ou supprimer une déviation sexuelle fondamentale, autant que la responsabilité des psychanalystes médiocres qui poussent l'homosexuel vers la femme ». En ce domaine, seule la continence absolue peut être satisfaisante en ce qu'elle est seule à offrir, par l'extase, l'équivalent de l'impulsion orgastique.

 

Pareille sublimation demeure exceptionnelle. Aussi bien, Giese passe-t-il à l'étude de l'homosexualité sans liaison régulière et qui, sans doute, est la plus fréquente. C'est dans ce type d'homosexualité qu'il faut ranger tant les liaisons entre adolescents de même âge que celles se nouant entre prisonniers, marins ou prostitués, etc. Ces liaisons ont la particularité de ne pas entraîner de modification de la conscience ni de besoin de répétition. Mais lorsqu'il s'agit de rapports auxquels les circonstances n'obligent pas, la situation est plus grave. Ces rapports n'offrent plus alors aucun caractère personnel. Ils sombrent dans la promiscuité et l'anonymat. Ils se nouent dans les vespasiennes ou les endroits publics. N'importe qui pouvant être remplacé par n'importe qui, pourvu qu'il possède un phallus de choix, l'obsession devient dominante et, finalement, la solitude. Cas pathologiques analogues à ceux des coureurs de jupons et des don Juan insatiables.

 

Giese reconnaît qu'il existe cependant des liaisons formelles, dont la fidélité, la vie commune, le sens de la durée, sont les traits. Sur 393 cas, Giese en a noté 171 à liaison fixe. Le plus grand nombre y sont engagés depuis un, deux, trois ou quatre ans (118) ; il en mentionne 12 engagés depuis dix-huit ou vingt-cinq ans, un même depuis quarante ans. Quelques-uns ont adopté un enfant, la plupart ont trouvé un intérêt commun en des activités artistiques, les huit-dixièmes trouvent leur union harmonieuse, le plus grand nombre a des rapports sexuels de une et deux fois par mois, et de deux à quatre fois par semaine. Giese constate que les sujets ayant adopté ce mode de liaison fixe présentent moins de tendance aux comportements extrêmes que les autres. Leur désir d'un traitement médical diminue parallèlement à leur réussite. En structurant leurs relations, « ils partagent le monde avec nous, ils font un effort pour s'adapter à nous . Leur système de valeur correspond au nôtre : fidélité, maturité en sont les constituantes ou, tout au moins, les idéaux. Aux pulsions des reproductions non réfléchies de l'hétérosexuel correspondent des expériences spécifiques réfléchies sur le désir de paternité. Celui-ci met en mouvement des activités d'ordre esthétique. Activité charitable, jardins d'enfants, organisations de jeunesse, éducation de sujets choisis par le couple, tels sont quelques-uns des soucis de ces liaisons, auxquels se joignent souvent des intérêts pour le théâtre, le cinéma, la littérature, le goût du collectionneur, voire le Beau en soi. »

 

Dans cette perspective le prostitué lui-même n'est pas à mépriser, car il peut être celui qui libère des tabous, éveille à la relation.

 

« Si j'avais pu, dit un des sujets de Giese, j'aurais érigé un monument au garçon qui se vend, comme au plus grand sauveur. »

 

Giese se pose cependant la question de « l'authenticité des comportements homosexuels ». Leur esthétisme pourrait indiquer que l'individu n'a pas trouvé son propre style et se borne à copier autrui. Le propre de l'esthétique est, en effet, de fournir des « images de la réalité plutôt que la réalité elle-même ». Mais c'est là la « chance culturelle » que l'homosexuel tente de saisir en compensation de sa stérilité physiologique. Son attitude paternelle représente elle-même un comportement esthétique de nature spéciale. Il s'agit d'un véritable substitut de la famille, de la création d'un monde propre, d'un acte culturel créant une paternité « par adoption » dont les modes sont identiques à ceux de la paternité dite « normale ».

 

On imagine qu'après de telles observations, Giese se soit trouvé dans l'obligation de renoncer aux concepts de perversion ou de maladie. Il leur substitue celui de « déficience » :

 

« La perversion ne se justifie que là où le déficit est dirigé contre la norme, là où il a, à sa base, des pulsions destructives sous forme de fétichisme, de pratiques coprophiliques, de promiscuité, etc. En manquant sa relation avec la femme, l'homosexuel fait preuve d'une déficience, non d'une perversion. La déficience est un échec demeurant dans l'ordre établi, la perversion une révolte contre l'ordre. »

 

En fin de compte, Giese considère que l'essentiel est de prendre en mains son destin :

 

« Celui qui s'en rend responsable n'a plus besoin de médecin. »

 

Pour Giese, l'homosexuel ne tombe dans la perversion que s'il ne prend pas la responsabilité d'une liaison. Dans ce cas, sa déficience est destructive, dans l'autre, constructive.

 

Aussi Giese conseille-t-il aux médecins de mettre tout leur art au service de l'alternative continence-liaison et d'orienter ainsi l'anomalie dans le sens des possibilités humaines normatives.

 

■ Dr Hans Giese, L'Homosexualité de l'Homme, [Der Homosexuelle Mann in der Vell, Stuttgart, 1957], préface du Dr A. Hesnard, éditions Payot, 1959

 

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