Comme dans «Le jardin d'acclimatation» qui prenait pour point de départ le quarantième
anniversaire de Bertrand, le projet de «Biographie» tient dans la reconstitution, fidèle et précise, des quarante premières années de la vie d'Yves Navarre, fils de René, P.D.G. de l'Institut
Français du pétrole, figure emblématique et complexe, et d'Adrienne, femme réservée et mère attentive qui, sur le tard, s'éloignera des berges de la raison, pour mourir solitaire et muette le
jour du quarantième anniversaire d'Yves.
Après la fresque des Prouillan (Le jardin d’acclimatation) dans le livre précédent, Yves Navarre peint ici celle de sa propre famille et nous confie, à la troisième personne, le cheminement de sa vie et la formation de sa personnalité. Dans une démarche pudique et remplie d'émotion, il nous livre les clefs de son univers intime car «le roman ne peut conduire qu'à soi-même, ultime refuge dans un monde qui a peur d'aimer ou qui ne sait plus.» L'amour est en effet au centre de «Biographie» comme des douze romans qui l'ont précédé. L'amour avec ses deux versants qui sont la spécificité de l'œuvre de Navarre : la famille, cet univers tour à tour proche et étranger, refuge et exil ; l'homosexualité également, amour différent, qui est «une sensibilité avant de s'exprimer dans une sensualité et des actes sexuels». Yves Navarre fait, une fois de plus justice de cette étiquette que la critique veut à toute force lui imposer :
«On m'a étiqueté écrivain homosexuel alors que je suis écrivain "et" homosexuel. C'est différent. Il n'y a pas de littérature homosexuelle mais une littérature de l'homosexualité.»
On a voulu ici et là, brocarder «Biographie» ouvrage prétendument nombriliste d'un écrivain «écorché-vif» ressassant son mal d'être. Yves Navarre devait s'attendre à cette éternelle critique en écrivant :
«Comment faire, dans cette société, pour que la sincérité ne soit pas prise pour rancœur, et l'aveu pour une vanité ?»
Le projet de «Biographie» est, au contraire des idées reçues, d'une grande humilité. C'est celui d'un homme dont le doute perpétuel fait partie de son être et qui tente de comprendre les raisons qui ont fait de lui ce qu'il est.
Ce regard, à la fois tendre et douloureux, de l'homme de quarante ans sur son passé (et sur son présent qui intervient par les strates d'un journal de l'œuvre en cours, inséré dans le cour du récit est d'une gravité et d'une sincérité qu'un lecteur généreux (comme tous devraient l'être) ne devrait pas mettre en doute.
Yves Navarre qui,
dans toute son œuvre n'a cessé de pousser un cri, "son" cri, le fait ici avec infiniment de pudeur. Mais, «la pudeur désormais est une offense, elle ne sent pas mauvais».
«L'indécence, c'est de taire l'amour».
Tel n'est pas le propos de Navarre qui nous communique une émotion vraie, cela dont Claire, dans «Le jardin d'acclimatation», revendiquait le droit.
«Biographie» est un texte-miroir où, à l'instar de tout grand écrivain, Yves Navarre en s'attachant à la plus extrême singularité (la sienne) sait parler au cœur de chacun d'entre nous.
«Ce qui doit être retrouvé, c'est le droit à l'expression dans le quotidien, qu'un jour je puisse sortir dans n'importe quelle rue et prendre la main d'un garçon que j'aime sans avoir peur du regard des autres. Sans avoir peur d'un regard chez les autres qui prendrait mon geste pour une provocation. Et mon roman pour un scandale.»
■ Editions Flammarion, 1981, ISBN : 2080643843
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