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Le garçon sur la colline, Claude Brami

Publié le par Jean-Yves

Une journée magique d'été. Sur la colline, non loin de la ferme familiale, dans une lumière brûlante qui enveloppe un paysage aride et superbe, Pascal Couvilaire, treize ans, rencontre un inconnu. La sympathie est immédiate entre l'enfant aux souffrances muettes et l'homme, voyageur au passé tyrannique.

 

Pascal laisse peu à peu resurgir son passé douloureux. Le récit se concentre sur l'essentiel : sa rencontre exceptionnelle avec Pierre Gravepierre ; communication profonde où les secrets intolérables peuvent enfin se dire.

 

L'image du père, Antoine, mort dans des circonstances telles que Pascal s'en sent responsable est le point d'ancrage de la vie du garçon.

 

Cette mort accidentelle est survenue le jour où Pascal a subi une relation physique avec un camarade, Régis Bonname :

 

— Qu'est-ce que t'as, Régis ?

— J'ai envie de pisser. […]

— Pascal.

— Oui ?

— Regarde.

Il avait une drôle de voix. Et sa braguette était ouverte !

— Ben, rien. Je... Je sais pas, moi. On dirait que t'as drôlement envie de pisser.

— Ouais... Attends. Tu vois ce bateau, là ? […]

— Je te le donne, si tu me touches.

— Hein !

C'était dingue. Pascal avait voulu se lever, en finir. Mais Régis Bonname qui se tenait dressé au-dessus de lui, l'avait renvoyé d'une poussée sur le lit.

— Touche-moi, Pascal. Tu perds rien. Et en plus, t'auras le bateau.

— Ça va pas ou quoi ! Lâche-moi !

Il avait reculé. Il avait retiré d'un sursaut dégoûté sa main que Régis Bonname voulait guider. Et il se bagarrait. Il préférait entamer une vraie bagarre. Même s'il savait qu'il n'était pas de taille. Il se débattait sur le lit. Il roulait sous le poids de Régis Bonname qui cherchait à le coincer entre ses jambes. Il l'entendait râler contre son oreille. Et il se tordait. Il se démenait tant et si bien qu'il réussissait. Régis Bonname finissait par abandonner la lutte avec un petit cri, et se redressait, se reboutonnait précipitamment, les pommettes brillantes et les yeux luisants.

— Tu vois, c'était pas difficile... Tu peux prendre le bateau, maintenant.

Il avait mis du temps à comprendre. Puis il avait répondu non. Seulement non. Il ne voulait pas de l'escorteur. Il n'avait rien fait pour l'obtenir. Rien. Il n'avait pas desserré le poing pendant la bagarre. Et ce n'était que de la colle qui poissait ses doigts. Il n'avait rien touché ! (pp. 244/245)

 

« A Vieillecombe, son père […] réparait l'antenne de télé, […] il attendait de descendre du toit pour en parler plus longuement. Pascal n'avait pu bouger de la cour. Il se sentait brouillé et malade. Et tellement sale. Il avait eu beau s'essuyer et se frotter les mains à s'en écorcher la peau, il savait bien que c'était inutile. Ce genre de trace ne s'effaçait plus. Et sa propre répulsion n'était rien comparée à celle que son père allait manifester dans un instant. Il aurait donné n'importe quoi pour l'éviter. Mais aucune échappatoire ne lui apparaissait. Son esprit pataugeait dans une nausée noire. Et les aboiements de Marquise qui se trouvait là aussi, achevaient de l'y enfoncer. Il s'était retourné contre la chienne. Il lui avait jeté un caillou, comme il aurait voulu se l'envoyer à lui-même. Comment aurait-il pu se douter des conséquences ? Comment aurait-il pu prévoir le désastre ?... Il avait juste jeté un caillou. Marquise, atteinte en plein flanc, avait eu un sursaut qui l'avait déportée contre le bas de l'échelle. Et alors... Alors, dans un vertige d'horreur et d'impuissance, il avait vu son père tomber. » (pp. 246/247)

 

L'arrivée de Pierre Gravepierre, un ami de son père, frère d'armes en Algérie, va faire renaître, chez Pascal, le désir d'aimer. Grâce à la chaleur des gestes, la confiance, la connivence de l'adulte, Pascal renoue avec l'affection tout au long d'une journée.

 

« C'était quelqu'un le grand Antoine... » Quelqu'un, oui — M. Borgeat l'avait répété à l'enterrement, lors de son hommage. Quelqu'un dont la commune n'avait eu qu'à se féliciter de le compter parmi les siens. Quelqu'un dont personne n'avait jamais eu à redire, dont tous regrettaient la valeur, les mérites et l'exemple. Un ami, un conseiller, un guide, un homme, hors du commun. Bon voisin. Bon chasseur. Bon mari. Et bon père surtout. Oui. » (p. 225)

 

Pierre agit comme un double du père. Jusqu'au moment où le garçon découvre sa manœuvre : l'ami du père est aussi l'amant de la mère. Pascal prend un fusil et tire…

 

La facilité de lecture – écriture sobre et pudique – ne doit pas occulter l'importance du message. La solitude de l'enfance devient d'autant plus grave que Pascal doit, pour conforter l'image idyllique imposée par les adultes, mimer la joie de vivre.

 

— Il n'y a pas tellement de façons de se défendre contre le malheur. On a beau s'agiter, tempêter, on finit par se refermer dessus comme, comme une huître... Oui, tu sais, les huîtres, quand quelque chose les blesse, elles l'entourent de couches de nacre. Elles en font une perle bien ronde, lisse, douce et précieuse. Il n'y a aucune douleur qui résiste à ce traitement...

Il froissa l'extrémité de son mégot pour l'éteindre et le laissa tomber près de Biscotte qui n'y accorda même pas un coup d'oeil. Ce n'était sûrement pas elle qui l'aurait ramené pour prouver sa douceur.

— Tu vois pourquoi je t'ai raconté tout ça, Pascal ?

— Je crois, oui...

— Ces perles-là, tout le monde en porte. Des plus ou moins grosses et lourdes. La seule chose qu'on peut se dire, c'est que plus elles pèsent et plus elles ont de la valeur. Tu comprends ça ?

— Oui, répéta Pascal.

Il aimait beaucoup cette idée de perle. Il ne parvenait plus à sentir le poids, la taille exacte ni l'emplacement de la sienne. Mais c'était seulement parce qu'il était gourd et transi. Essoré. Oui, essoré. Un linge qu'on avait tordu et retordu pour le vider de ses dernières gouttes de crasse et qui reprenait lentement forme, qui se dénouait, vibrant, neuf dans un monde neuf, aidé par une bourrade affectueuse de Pierre Gravepierre. (pp. 251/252)

 

■ Éditions Gallimard/Folio, 1982, ISBN : 2070373975

 

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