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Du côté du petit frère, Michel Manière

Publié le par Jean-Yves


François Saulnier – trente-deux ans, marié, un enfant – avait un petit frère, Lucien. Avait : l'adolescent est mort de leucémie peu après une liaison scandaleuse avec Pierre Vidal un professeur, après avoir cessé d'être le saint de ses douze ans.



« Le petit frère, cependant, restait en marge – et personne ne songeait à en être surpris, encore moins inquiet –, attaché qu'il était aux rites familiaux, à la messe du dimanche, aux déjeuners interminables, aux languissantes promenades digestives. Depuis quelques années déjà, il ne récitait plus ses poèmes en public, refusait, même aux grandes occasions, de prendre sa guitare, mais continuait d'écrire, on le savait, dans sa chambre en secret. Cette particularité ne suscitait pas plus de crainte que d'espoir : on la mettait au nombre de ces « bizarreries » qui passent avec l'adolescence. On fut un peu plus étonné lorsqu'on le vit bouder la communion dominicale... puis on se dit qu'au lieu d'être le signe d'une désaffection, c'était plutôt celui d'une recrudescence de scrupules : ses parents, innocents, ne l'étaient pas au point d'ignorer que certaines découvertes, hélas, sont à cet âge inévitables. Tout se passa finalement au mieux – les notes et les appréciations du bulletin, toujours aussi encourageantes, atteignirent même des sommets dans les matières littéraires : preuve, pour la famille, que rien n'était rompu – jusqu'au jour où ce qui devait arriver, arriva. » (p. 109)

 

Et quand sa femme tombe malade d'un mal aussi incurable, c'est pour François plus qu'une épreuve divine, que le châtiment d'avoir contribué à séparer Lucien de son amant : c'est la « révélation » douloureuse et voluptueuse d'un humiliant état de « frustration » dont l'heure est venue de sortir.

 

La mort prochaine de Françoise renvoie François à son amour enfoui pour ce petit frère « souverain et céleste » jusque dans sa déchéance.

 

« Depuis que Françoise était malade, il avait commencé – et ne savait jusqu'où cela irait – cette troublante découverte : que les sentiments n'ont qu'un lointain rapport avec ce qu'on en dit, que, par exemple, ce ne sont pas, comme on voudrait le croire, les sentiments qui font les mots, mais plus souvent les mots qui font les sentiments. Autrement dit : que, sans les mots pour les nommer, les sentiments ne seraient rien – que, somme toute, les sentiments n'existent pas. Et c'était douloureux. » (pp. 22/23)

 

François s'éloigne peu à peu de sa femme agonisante – femme/mère, femme/enfant – pour retrouver Pierre, l'amant de Lucien, le questionner et reconstituer une passion qui le fascine ; pour faire son propre chemin de croix, c'est-à-dire être désiré, « élu » à son tour, s'identifiant dérisoirement au petit frère.

 

On a toujours un petit frère quelque part... Et quand ce petit frère innocent, surdoué, est en plus homosexuel... tout bascule pour l'aîné.

 

« Son père se tut. Sa mère, toujours debout, triturait machinalement l'anse de son sac, les yeux dans le vague. François n'éprouvait rien. Ç'avait été comme un coup sourd dans la poitrine, puis plus rien. Peut-être seulement une impression de froid dans les extrémités. François eut envie de s'asseoir, mais ne bougea pas car il ne savait pas comment s'y prendre. Puis son père bredouilla :

— C'est une histoire avec un professeur... Il se tut. Alors nettement, anormalement, François le vit qui changeait de couleur. De pâle qu'il était, il devint écarlate. Ce n'était pas la honte, mais la colère, une formidable colère silencieuse. Il dit enfin, comme on lâche un crachat :

— Il a couché avec son professeur. Alors sa mère s'effondra sur le lit. Assise, quoique toujours très droite – elle lui tournait le dos –, elle se mit à pleurer par sanglots espacés, petits sanglots qui la faisaient tressauter comiquement. François, pris d'abord d'une furieuse envie de rire, eut un brusque haut-le-cœur qui Dieu merci passa sans qu'il eût à vomir.

[…] Ce n'est que peu à peu – pas le lendemain, même pas le surlendemain – que, subtilement, sournoisement, l'Evénement avait pris pour François une réalité : ce qui s'était passé – la confirmation de ses soupçons, le renvoi du lycée, le scandale dans la famille – n'était rien d'autre que la réalisation de ce qu'il avait souhaité. » (pp. 119/120)

 

Quant le petit ange vêtu de blanc qui chantait des cantiques à la kermesse paroissiale fait place à l'élève renvoyé du lycée pour avoir couché avec son professeur, l'aîné découvre qu'il ne savait rien de ce frère : dupé par les apparences.

 

Qui est vraiment François ? Est-il ce petit cadre de province, marié à son amie d'enfance Françoise, père d'une petite fille et futur propriétaire d'une maison à la campagne ? À la faveur de la maladie incurable, de sa femme, il commence une longue quête : du côté du petit frère, du côté de Françoise qui va mourir sans qu'il l'ait connue, et de lui-même bien sûr.

 

« — Ce n'est pas que je n'aie plus rien à dire, mais j'ai comme perdu de vue la nécessité de le dire, expliqua-t-il [Pierre Vidal] tranquillement.

François s'étonnait lui-même de non seulement comprendre ce que cela signifiait, mais de pouvoir en mesurer toute la portée tragique. Il éprouvait pour Pierre Vidal rien moins que de la compassion, et c'est même de justesse qu'à plusieurs reprises, il se retint de l'exprimer.

À la faveur de ce qu'il était lui-même en train de vivre, François saisissait, de l'intérieur, ce qu'en d'autres temps il n'eût même pas su entrevoir. Il partageait au plus intime, dans une communion presque magique, le désarroi de Pierre Vidal découvrant aujourd'hui, aujourd'hui seulement – parce que l'illusion de la Littérature brusquement ne jouait plus –, combien, depuis la mort du petit frère, ses liens avec la vie avaient été ténus, étranges leurs rapports.

Pendant douze ans, il [Pierre Vidal] avait vécu sur ce paradoxe que, n'aimant que les très jeunes garçons, il s'interdisait, par crainte de le voir vieillir, tout attachement durable avec l'un d'eux, et que le seul, l'Unique, celui qui par sa mort prématurée s'était orgueilleusement soustrait à la loi générale, celui qu'il aimait par conséquent plus que les autres, contre les autres, celui-là, par là même, lui serait à jamais refusé. » (p. 237)

 

■ Editions Flammarion, 1980, ISBN : 2080642529

 


Du même auteur :

La fatalité célibataire : Trois histoires exemplaires plus une

A ceux qui l'ont aimé

Le droit chemin

Le sexe d'un ange

Les nuits parfumées du petit Paul

Parfois, dans les familles

 

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