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Les jardins du Consulat, Angelo Rinaldi

Publié le par Jean-Yves Alt

Placés sous le signe de la mémoire, tous les livres de Rinaldi se ressemblent par le fond et la forme. Et également par les thèmes qu'ils abordent : l’enfance meurtrie, l'exil, la difficulté d'échapper au passé, l'homosexualité.

Loin de tout angélisme, cette dernière reste ancrée dans la réalité. Rinaldi ne cherche pas à l'expliquer ou à la justifier. Les personnages homosexuels de ses romans n’ont de compte à rendre qu'à eux-mêmes et, s'ils ne meurent pas tous dans leur lit, c'est que vivre son homosexualité comporte aussi des risques.

Comme les livres qui l'ont précédé, «Les jardins du Consulat» est écrit sur le ton de la confidence et des aveux. Au centre, cette fois encore, un narrateur qui a fui son île natale, dresse, sans complaisance, le bilan de sa vie. Le sentimentalisme n'est pas son fort et, affichant un effroyable cynisme, il réalise que ni la réussite sociale ni le temps ne sont venus à bout des démons qui le hantent. Conscient «qu’un homme ne possède réellement que ses fautes, que ses manques, ses hontes et ses crimes et qu'il faut, un jour, vider le placard» il se laisse aller aux réminiscences de sa mémoire avec vraisemblablement le désir de trouver enfin «l'oubli».

Le livre s'ouvre sur l'agonie de Florina, une chatte persane, rongée par un cancer et dont le narrateur a hérité après le suicide de Consuelo, son unique et authentique amie. Femme riche et belle, elle habitait un luxueux hôtel du quai Malaquais où autrefois, il louait une chambre de bonne. Ils ne seraient probablement jamais devenus intimes si, un soir, alors qu'il rentrait, accompagné d'un garçon dragué quelques minutes plus tôt, il n'avait pas butté sur le corps d'un homme qui n'était autre que le mari de Consuelo. Veuve, celle-ci a soigneusement caché son chagrin ; il n'a rien pu faire pour la consoler et ainsi, éviter qu'elle mette fin à ses jours.

Empreint au remords, il entreprend de se raconter, comme s'il n'y avait plus personne à aimer, plus personne de qui être aimé. Reclus dans son appartement, aux côtés de Florina qui se meurt, il ressuscite un monde peuplé d'ombres et de fantômes, abandonnant un à un, les masques derrière lesquels jusque-là, il s'est habilement dissimulé.

Comme dans les rêves où tout s'enchevêtre, le passé se substitue au présent. Et ce qu'il croyait pour toujours disparu, ressurgit avec violence. Un souvenir en amenant un autre, il se remémore son enfance au Palais Rocca, vieille bâtisse délabrée qui jouxtait les jardins du Consulat d'Italie. Orphelin de père et malmené par une mère sans tendresse, il a dû subir très jeune les exigences sexuelles de Sixte, son demi-frère qui lui demandait sa bouche mais ce n'était pas pour l'embrasser «je ne rouvrais les yeux qu'une fois penché au-dessus du lavabo où j'allais me rincer la bouche, tandis qu'un bain coulait à gros bouillons, recouvrant de buée les miroirs qui avaient reflété notre empoignade et mon agenouillement».

Marqué dès l'adolescence par le mépris et l'humiliation, il a rapidement découvert que pour lui, l'amour était mort avant même d'avoir existé.

Aussi plus tard, s'est-il contenté de voler un peu de plaisir à des partenaires d'une nuit et d'entretenir par faiblesse, lâcheté ou intérêt des rapports faussement amicaux avec une pléiade d'individus étranges et extravagants parmi lesquels : Mme Athalin, une concierge hargneuse et dévouée ; Mr Jouanneau, un chauffeur de taxi qui voue un culte à Louis Jouvet ; Norman, un séduisant et inaccessible gigolo américain ; Mr Wimier, un homosexuel vieillissant fils d'un dramaturge célèbre à qui le narrateur servira de temps à autre d'entremetteur et qui finira assassiné.

Parvenu au terme de sa longue et douloureuse quête introspective le narrateur se rend, à la recherche d'une sépulture pour Florina, dans un cimetière pour animaux où il rencontre les seuls êtres «vivants» de ce livre. Et ils seront -ironie du sort - les derniers à pouvoir témoigner de son existence avec le vétérinaire venu «abréger» les souffrances de la chatte qui mourra, dans ses bras, emportant avec elle, des secrets qu'il n'avait pu confier à quiconque. On referme en effet Les jardins du Consulat sans savoir ce qu'il adviendra de lui et s'il est parvenu à l'exorcisme et à l'apaisement qu'il cherchait.

On aura certainement compris que le véritable leitmotiv de ce roman, c'est la mort et qu'il existe entre les différents lieux et protagonistes de nombreuses correspondances, comme si tout n'était que répétition, comme si, quoiqu'on fasse, tout était décidé d'avance.

Cela dit, on aurait tort néanmoins de croire qu'il s'agit d'un livre triste et sombre car ce serait négliger l'humour et l'auto-dérision dont fait preuve le narrateur ; ils l'empêchent de sombrer dans un total désespoir et lui permettent in extremis de résister à la tentation d'en finir, à son tour, avec la vie.

Bien que l'on passe sans cesse d'une époque à l'autre et que le récit ne soit absolument pas linéaire, on est, dès le début, envoûté par l'écriture de Rinaldi. Ecriture fluide et limpide qui, avec ses phrases sinueuses, pleines de digressions, se prête magnifiquement à l'évocation du passé et des blessures que rien ne peut cicatriser. Et l'on suit pas à pas le narrateur dans la lente et émouvante confrontation avec ses souvenirs. Même lorsque, poussant très loin l'observation et l'analyse, il s'ingénie à détecter les travers, les mesquineries des autres comme de lui-même.

On ne sort pas indemne de ce livre admirable et déchirant d’une portée universelle, qui est un miroir dans lequel, fasciné et horrifié à la fois, le lecteur constate ses propres maux, ses propres échecs, ses propres renoncements.

■ Éditions Gallimard, 1984, ISBN : 2070701476

ou ■ Éditions Gallimard, Folio, 1986, ISBN : 2070377717


Du même auteur : Les Dames de France - La dernière fête de l'Empire

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