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Le Lieutenant-Colonel de Maumort, Roger Martin du Gard

Publié le par Jean-Yves Alt

Il avait fallu vingt ans à Roger Martin du Gard pour imaginer, écrire et publier ses Thibault. Il en avait établi un premier plan détaillé en 1920. L’épilogue ne parut qu’en janvier 1940. C’est en 1941 (il avait soixante ans) qu'il entreprit Maumort avec l'intention de raconter toute la vie d’un homme de sa naissance vers 1870 jusqu'à la Deuxième Guerre Mondiale.

Il ne devait pas terminer cet ouvrage. Il mourut en 1958, ne laissant pas un récit interrompu mais un gros dossier, contenant à côté de divers chapitres tout à fait au point, de nombreuses ébauches, des fragments, des notes. Il ne doutait pas que l'on pourrait extraire de ce dossier un fort volume qui serait son testament à l'usage de ses lecteurs.

Dans ses Souvenirs autobiographiques, il a exposé les difficultés auxquelles il s’est heurté en échafaudant ce dernier roman. Il avait toujours pensé qu'un romancier doit suivre un plan bien précis s'il veut composer une œuvre solide. C'est sans doute vrai s'il s'agit d'un roman objectif à la troisième personne. Ça l'est beaucoup moins si l'on donne la parole à un personnage privilégié. Et c'était le cas avec Maumort. Mais Martin du Gard hésita sur la forme qui convenait le mieux à son propos : journal, souvenirs, lettres. Il pensa même à une juxtaposition de nouvelle. Sans cesse il remettait son plan en question. Tantôt il modifiait la date de naissance de Maumort. Tantôt il changeait la date à laquelle Maumort commençait à tenir son journal. Etc. etc. Heureusement il avait décidé, d'autre part, de travailler comme un mosaïste : c'est-à-dire de rédiger les morceaux qu'il avait le plus envie d'écrire et qui, d'une façon ou d'une autre pourraient trouver place dans la structure d'ensemble. Et il écrivit beaucoup ; au total, le dossier Maumort doit comprendre autant de pages que le manuscrit des « Thibault ».

Quand mourut Martin du Gard, Jean Schlumberger qui se trouvait auprès de lui se hâta d’expédier le dossier Maumort à la Bibliothèque Nationale afin que personne n’eut la tentation d’en détruire des passages qui pouvaient paraître scabreux. Cela n'allait pas faciliter le travail de Pierre Herbart chargé d'établir le texte de l'édition souhaitée par Martin du Gard. On n’imagine pas Herbart se rendant régulièrement à la Nationale pendant des mois pour étudier toutes les pièces d'un énorme dossier. On lui remit des photocopies. Le choix de pages qu’il finit par proposer à Gallimard, au bout de quelques années, fut accepté dans un premier temps et envoyé à l’imprimeur. Ce choix comportait la nouvelle intitulée La Baignade et le récit de la liaison avec Doudou, la jeune Antillaise, mais ces textes n'étaient suivis que de courts fragments et ne donnaient pas une juste idée du grand roman inachevé. Gallimard renonça à publier ce choix trop limité. Le dossier fut, un peu plus tard remis à Henri Thomas, d'abord enthousiasmé, puis qui fut découragé par la masse des éléments à ordonner. Enfin, la tâche d'éditer Maumort fut confiée à un brillant universitaire André Daspre. Il y a consacré plus de six années. Nous lui devons l'admirable volume qui est paru dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1983.

On peut s'étonner que Martin du Gard ait tant hésité sur la forme à donner à son Maumort, alors qu'adopter le genre « mémoires » semblait la meilleure et la plus simple des solutions. Et d’ailleurs c'est ainsi que l'ouvrage se présente dans l'édition Daspre : les morceaux entièrement rédigés et mis au net étaient, à deux ou trois exceptions près, consacrés à l'enfance et à la jeunesse de Maumort et en les disposant bout à bout dans un ordre chronologique, André Daspre nous présente un récit continu qui va jusqu'au mariage de Maumort. Ce récit est suivi de fragments divers de lettres et de notes. On remarquera que certaines de ces notes sont anciennes, quelques-unes datent même de l'époque de Jean Barois.

Martin du Gard voulait dire dans Maumort tout ce qu'il n'avait pas pu insérer dans ses œuvres antérieures. Quelques lecteurs se demandent pourquoi - puisqu'il voulait composer un ouvrage testamentaire - il n'a pas entrepris d’écrire ses propres mémoires au lieu de ceux d'un personnage inventé. La réponse est simple, car il a remarqué lui-même que son vieux colonel, veuf, ayant perdu ses enfants à la guerre, n'aurait aucun scrupule : il estimait qu'il pourrait être plus hardi sous le masque d'un personnage qu’en parlant en son nom propre. Il s'interdisait une utilisation directe de ses propres souvenirs. Il en donnerait un équivalent qui ne serait pas de moindre portée. On peut être surpris que, pacifiste, il ait choisi comme narrateur et comme héros un colonel. Ce n'est pas seulement pour bien se différencier de lui, c'est aussi pour montrer qu'un homme ne se définit pas par son métier, mais par la manière dont il l'exerce.

Si la vie de Maumort et celle de Martin du Gard sont très différentes, leurs façons de penser sont à peu près les mêmes. Nous noterons que, pour la manière d'être et de se tenir en société, le personnage le plus proche de Martin du Gard, dans ce roman, ce n'est pas cependant Maumort mais bien Ernest Renan, tel qu'il nous le peint dans le salon des Chamborst-Lévadé, à la fin du siècle dernier. Déguisement inattendu et portrait magistral...

Rien n'a été rédigé sur la vie militaire de Maumort : on ne lira sur ce point que des notes. On trouvera quelques dizaines de pages sur la défaite de 40 et sur l'occupation (morceaux très précieux pour connaître les réactions de l'auteur à ces grands événements). L'essentiel du texte concerne l'éducation sexuelle et la formation intellectuelle de Maumort. Vous devinez que les pages que Schlumberger pouvait estimer scabreuses sont relatives aux souvenirs sexuels. Martin du Gard craignait lui-même de passer pour un « obsédé » aux yeux de ses futurs lecteurs. Nous avons été habitués depuis à des audaces bien plus fortes, mais il faut tenir compte de l'époque où Martin du Gard écrivait et, surtout, considérer que certaines affirmations ne prennent tout leur poids qu'en raison de la personnalité de celui qui les profère. Or Martin du Gard avait une réputation de parfaite droiture et de grand bon sens. Il ne craint pas de déclarer que chaque homme reste marqué toute sa vie par ses premières expériences et ses premières curiosités dans le domaine sexuel :

« Elles ont une action déterminante sur le caractère, les tendances, l'existence entière de l'adulte. Là est la clef de l'homme. Dis-moi ce qu'a été ta puberté et je connaîtrai ta nature, et je saurais tes secrets. »

C'est Maumort qui prétend cela, mais il est ici l'exact porte-parole de l'auteur. Maumort croit qu'il existe des points communs dans toute puberté : il affirme que la première activité sexuelle de tout individu est la masturbation et que c'est une pratique inévitable chez les adolescents. Quand il nous montre deux jeunes garçons se livrant mutuellement la main, il nous avertit ensuite que l'on aurait tort de les croire voués à l'homosexualité. Chaque âge a ses plaisirs. Mais d'un autre côté, il est persuadé qu'il n'existe pas d'hétérosexuel qui ne puisse, dans certaines circonstances, être sensible au charme d'un garçon. Pour sa part, ses quelques aventures homosexuelles furent liées, nous dit-il, aux hasards de la vie africaine (p.1151). Mais il se garde de rejeter dans l'anormalité ceux qui sont exclusivement homosexuels. Dans sa jeunesse, la bonne société considérait l'homosexualité comme « contre-nature » : il remarque de façon plaisante que tout homme qui noue des relations amoureuses avec une femme sans le désir de lui faire un enfant «agit lui-même contre la nature».

Si Maumort nous parle beaucoup d'homosexualité, c'est que son ancien précepteur, devenu l'un de ses plus proches amis, était homosexuel : il s'agit de Xavier de Balcourt, héros d'une nouvelle insérée dans les mémoires, la fameuse Baignade, qui est intitulée « La Noyade » dans la Pléiade et que l'on a saluée comme un chef d'œuvre. Or André Daspre nous apprend dans son appareil critique que, en 1941, le héros de La Baignade était Maumort lui-même (p. 1072), et il commente plus loin : « Le romancier a préféré transférer cette histoire de Maumort à Xavier : il voulait insérer dans son roman un certain nombre d'histoires scabreuses et, en même temps, il cherchait un moyen de les "détacher" le plus possible de Maumort... (p. 1161). » On voit bien pourquoi : c'est que, bien qu'il eût inventé une vie de Maumort toute différente de ce qu'avait été la sienne, beaucoup de lecteurs ne manqueraient pas de le confondre avec son personnage. Dès lors il ne voulait pas que celui-ci, malgré quelques aventures pédérastiques, fût franchement bisexuel. On peut deviner aussi pourquoi il avait imaginé un plan compliqué pour écrire son Maumort. En commençant son récit par un tableau des années noires et par des considérations historiques, il ne déconcerterait pas, pensait-il, les lecteurs des Thibault et particulièrement de l'Été 1914 qui lui avait valu le Prix Nobel. Les pages sur l'enfance et l'adolescence ne viendraient que lorsqu'on aurait lié amitié avec un vieux colonel dont on aurait apprécié les nombreuses qualités. On ne l'accuserait pas d'être obsédé, puisqu'il aurait parlé de mille choses avant d'évoquer son éducation sexuelle.

Nous ne nous trompons sans doute pas en prêtant ce raisonnement à Martin du Gard. Nous ajouterons aussitôt qu'il s'inquiétait à tort. En lisant le volume de la Pléiade, on ne doute certes pas qu'il ait toujours accordé une vive attention à la sexualité, mais on voit aussi que le champ de ses curiosités et de ses préoccupations était très étendu. Le monde de Maumort est aussi riche et aussi vaste que celui des Thibault. Et Gide avait raison quand il déclarait que ce livre contient les meilleures pages de Roger Martin du Gard.

■ Gallimard, La Pléiade, 1983, ISBN : 2070110664


Du même auteur : Un Taciturne - Les Thibault : Le Cahier gris

 

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