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Un homme et un autre, Henri Deberly (1928)

Publié le par Jean-Yves

Gilles de Bourgbarré, jeune aristocrate briochin célibataire de 24 ans et Victor Louchat, charpentier dans la navale, marié, deux enfants, se retrouvent sur une île déserte suite au naufrage du navire où ils se trouvaient embarqué "Le Pierre Bulot"…

 

Ils parcourent l'île à la recherche de nourriture et d'éventuels habitants. Ils s'installent dans une grotte. Quand ils aperçoivent des moutons, ils reprennent le moral car ils voient en eux une bonne nourriture et en plus, ils espèrent trouver la présence d'êtres humains. À la place de ces derniers, ils découvrent un squelette. Mais aussi heureusement des outils.

 

Victor, un homme rustre, dès qu'il n'a rien à faire, est très vite gagné par l'ennui et la mauvaise humeur. Gilles, beaucoup plus rêveur, énerve souvent son compagnon, qui le trouve trop maniéré. Les deux hommes sont pourtant obligés de faire avec le caractère de chacun : Victor va s'occuper à la construction d'une maison tandis que Gilles effectue les travaux ménagers.

 

« Gilles s'effémina curieusement. Par des pratiques sans grande recherche et à peine suspectes dont les moins louches le conduisirent aux plus équivoques. Tout d'abord, elles ne furent que de propreté. Il se plongeait dans le ruisseau plusieurs fois par jour et déployait pour l'entretien de l'habitation une extraordinaire minutie. Puis, des fleurs vinrent parer ce sauvage repaire. Elles s'élançaient d'écorces sèches et de vases d'argile et leurs bouquets, dans la pénombre, avaient l'éclat doux de petites lampes rondes et voilées. Un matin par caprice, il en mit sur soi. C'était au bord de la rivière sous un noir feuillage, près d'une anse épanouie en miroir sans ride, et le reflet qu'il aperçut dans la profondeur lui parut timide et gracieux. Bientôt, le goût de faire valoir artificiellement, par de fraîches corolles, sa peau mate prit le meilleur sur les vestiges de sa dignité qui le détournaient d'un tel soin. Il composa, pour s'en charger, d'harmonieuses guirlandes et tressa des couronnes dont il se coiffa. Ses regards s'étudièrent à la coquetterie. Des attitudes pleines de mollesse, imitées des femmes, courbèrent sa taille mince et ses membres. » (pp. 130-131)

 

Le caractère bestial de Victor ne manque pourtant pas de réapparaître quand le désir sexuel vis à vis de sa femme devient très pressant. Petit à petit, Gilles adopte des allures de plus en plus efféminée. Victor lui demande même de se confectionner une jupe et l'appelle Gillette.

 

« Redevable à Victor d'être encore en vie, il ne faisait, lui semblait-il, que livrer son corps à qui, plus âpre ou moins discret, le sauvant chaque jour, aurait pu l'exiger en vertu d'un droit. Ce n'est qu'ensuite, l'acte accompli, reposant sur l'herbe, un bras jeté autour du col de son compagnon qui soupirait d'aise contre lui, que le plaisir de cette débauche, ruminé sans fin, lui avait paru merveilleux. D'une plénitude incomparable et d'une puissance telle ! Supérieur à tous ceux qu'il avait connus. Les dépassant comme une musique rendue par l'orchestre, une mélodie jouée sur la flûte. Là, tous ses nerfs avaient vibré, toute sa chair frémi, la volupté trouvé sa voie instantanément sans aucun effort du cerveau. "Le résultat d'une continence trop longtemps gardée ! " avait-il songé tout d'abord. Mais était-ce elle qui, dès cette heure et les jours suivants, avait soufflé dans sa poitrine, en place des chagrins, un amour déréglé de sa condition ?" » (p. 135)

 

Une nuit, un violent orage tropical détruit la toiture de la maison où ils venaient juste de s'installer. Ce qui provoque un découragement tel chez Victor qu'il va jusqu'à reprocher à Gilles de ne pas l'avoir aidé.

 

À cela va s'ajouter la résurgence de son aversion pour les "pédés" :

 

« Victor, jadis, avait frôlé des adolescents qu'on accusait ou de se vendre à des invertis, ou de partager leurs plaisirs. Quelle humiliante réprobation n'enduraient-ils pas ! Leurs amis naturels se détournaient d'eux et les gamins sur les trottoirs, les accompagnaient en criant : "Pédé !" dans leur dos. Cette locution sonnait déjà, soulignée d'un rire, aux naïves oreilles de Victor. "J'en suis un !" songeait-il avec amertume. » (p. 161)

 

Victor décide alors de vivre de son côté ; Gilles restant seul dans la caverne mais bénéficiant tout de même chaque nuit de nourriture fraîche déposée en cachette par son ancien amant. Gilles va très vite sombrer en dépression et, un jour qu'il apercevra son homme, essaiera de s'en rapprocher. Ce dernier, fou de rage, lui ordonne de retourner dans sa caverne : Gilles ne l'écoute pas, l'autre dans un geste de colère tend son arc… la flèche part et tue Gilles. Plus tard, Victor, devenu fou, sera récupéré par une goélette passant au large de l'île.

 

J'ai espéré, au cours de ma lecture, que Deberly rapatrierait ses deux personnages, pour distinguer ce qui – sur l'île – n'était que l'excitation de la solitude, et ce qui avait modifié leur être profond. Pour Victor, il n'y a aucun doute ; replacé dans la société des hommes et des femmes, il ne garderait de son aventure que le souvenir d'un cauchemar. Au contraire Gilles, s'il n'était pas mort, aurait entièrement changé, corps et âme. Malgré cette remarque, Deberly donne à savourer des pages où l'âme de Gilles est fouillée avec passion et sens du tragique… jusqu'au terme de sa métamorphose.

 

■ Éditions de La Nouvelle Revue Française, Librairie Gallimard, janvier 1928

 

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