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Comment les nommer ? par Paul Reboux

Publié le par Jean-Yves

Il faudrait d'abord s'entendre sur le nom convenable à ceux que n'attire pas un sexe différent du leur. Faut-il les appeler les homosexuels, à cause du mot grec omos, qui signifie : semblable ? Mais cette racine grecque omos ressemble au mot latin homo qui signifie : homme. De sorte que, lorsqu'on parle d'une femme homosexuelle, cela prête à l'amphibologie.

 

On pourrait croire que c'est une femme qui ne peut pas se passer de l'homme. Pédéraste signifie étymologiquement : qui aime les enfants. Cela pourrait créer une confusion avec les respectables membres des sociétés consacrées à la Protection de l'Enfance. Je sais bien que, au musée d'Antibes, est une plaque funéraire consacrée à Septentrion, jeune danseur de quatorze ans. Saltavit et placuit. "Il dansa et il eut du succès." Les adolescents à l'âge où ils ont des grâces juvéniles, peuvent être, en effet, séduisants et être confondus avec des adolescentes. Même forme de crâne, même voix, même visage glabre, mêmes caractères anatomiques. « O enfant au regard de jeune fille ! » s'écriait Anacréon.

 

Pétrone s'exprimait de même : « Ai-je vu un bel enfant, ou une belle jeune fille ? Je me demande si c'est l'un ou l'autre sexe. Forcé d'hésiter entre l'un et l'autre genre de beauté, je crains de le faire à l'encontre des grammairiens. Que je dise beau ou belle, et que je me trompe, notre Muse sera accusée de solécisme. »

 

 

Ovide était troublé, dans ses Métamorphoses : « Quant à ses traits, on n'eût pu dire, en vérité, si c'était ceux d'une vierge chez un jeune garçon, ou ceux d'un jeune garçon chez une vierge. »

 

Ausone, dans ses Épigrammes, expliquait les penchants de ses contemporains : « La nature hésitait à faire un garçon ou une fille ; tu as été fait, ô bel enfant, presque jeune fille. »

 

Mais maintenant on voit des pédérastes être surtout sensibles à la majesté virile d'un gendarme, ou d'un déménageur, ou d'un guerrier à la senteur forte.

 

Le mot anthropéraste (de : anthropos, homme, et erast, racine exprimant l'idée d'amour) serait inintelligible.

 

Le mot sodomite comporte un caractère péjoratif. Il évoque tragiquement les feux de l'Éternel. De plus, il faudrait dire, des sectatrices de la tendance inverse, qu'elles sont atteintes de gomorrhée, ce qui semble un diagnostic plus qu'une désignation.

 

Voltaire les appelait des gitons, d'après le personnage de la satire de Pétrone. Mais ce terme-là est bien pédant.

 

Jean-Jacques Rousseau les nommait : les chevaliers de la manchette.

 

Les personnes vulgaires les appellent des tantes. C'est un mot argotique qui se trouve dans Balzac : « Le directeur, après avoir montré toute la prison, désigna du doigt un local en faisant un geste de dégoût : — je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c'est le quartier des tantes. — Qu'est-ce ? fit l'Anglais. — C'est le troisième sexe, milord. » Mais il est vrai que, dans l'argot du commencement du XIXe siècle, le mot tante signifiait simplement : ami. Par conséquent, il y aurait amphibologie.

 

Les personnes qui prétendent avoir des notions d'histoire les nomment des mignons. Mais ce mot veut dire : bien-aimé, choyé, délicat. "Mignon de couchette", dans Molière, signifie : amant d'une dame. Le mot vient du bas breton : minoni, qui signifie : amitié, ou du haut allemand : minni, qui signifie : amour... C'est bien ambigu.

 

En langage familier on les nomme les tapettes. Ouvrons le dictionnaire. Nous trouvons : « Jeu qui se joue à deux... La partie continue jusqu'à épuisement. » Mais le reste de la définition nous détourne de notre sujet.

 

On emploie le mot : invertis. Ce mot signifie : qui est renversé symétriquement. Je ne crois pas qu'il corresponde toujours à ceux qu'on veut ainsi désigner.

 

On les appelle aussi des uraniens. C'est faire d'eux les disciples d'Uranus, le dieu mythologique, père de Saturne.

 

Ne confondons pas avec uraniste, qui signifie : partisan du sonnet d'Uranie, composé par Voiture pour les Précieuses de l'hôtel de Rambouillet.

 

Pourquoi "uraniens" ?

 

Parce que le dieu Uranus haïssait ses enfants, les douze Titans, qui menaçaient de le détrôner. A mesure que ceux-ci naissaient, ils les enfouissaient dans la terre. Et la Terre, épouse d'Uranus, gémissait, exaspérée par ce perpétuel infanticide. Il ne faut pas jeter à la Terre ce qui peut être mieux employé.

 

Les uraniens, eux non plus, n'engendrent pas. Eux aussi, ils anéantissent les germes qui pourraient devenir des êtres vivants. Eux aussi, ils pratiquent l'infécondité volontaire.

 

Mais il est assez rare qu'ils aient recours à la terre, pour imiter Uranus.

 

Que pensez-vous de : unisexuels, terme désignant les plantes qui ne réunissent pas les deux sexes ? Mais nul n'a songé à le choisir.

 

Ou mieux encore : monosexuel, qui conviendrait aussi bien aux hommes qu'aux femmes.

 

On dirait monosexuel, par opposition à bisexuel, qui comporte une idée de duplication, de second sexe en plus du premier.

 

On dirait monosexuel, comme on dit monomane, monoplan, monosyllabe... Monosexuel signifie, non pas qui possède un seul sexe, ce qui est le cas de la plupart d'entre nous, mais qui s'adresse à un seul sexe, au même sexe que le sien.

 

Monosexuel, qui au féminin fait : monosexuelle, n'est-il pas préférable à tous les autres mots ? C'est celui qui n'a pas encore, semble-t-il, été utilisé en cette acception.

 

Nous nous mêlons de juger des gens que nous prétendons connaître puisque nous nous estimons capables de les blâmer. Et nous ne savons même pas leur donner un nom...

 

Paul Reboux

 

in Sens Interdits : Sodome – Gomorrhe, éditions Raoul Solar, Monaco, 1951, pp. 13-16

 

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