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De part et d'autre de la barricade par Michel Onfray

Publié le par Jean-Yves

Depuis l'Antiquité, les philosophes se partagent en deux familles : ceux qui refusent l'exercice du pouvoir, sous toutes ses formes, et ceux qui tentent, tant bien que mal, de le concilier avec leurs idéaux. Aux sources de ce divorce philosophique, des esprits incompatibles, Diogène et Platon.



Diogène n'aimait pas Platon, et l'auteur de La République qui commença sa carrière par la lutte et le théâtre, sans jamais vraiment y renoncer, le lui rendait bien. Entre ces deux-là, ce fut la haine leur vie durant. Normal, ils campent chacun aux deux extrémités idéologiques, métaphysiques, philosophiques.


L'homme au Chien aime la vie, la joie, le réel, le rire, la liberté, l'indépendance, l'individu ; l'homme aux Idées chérit exactement l'inverse : la mort - voir la thanatophilie du Phédon ! -, l'ascétisme, les arrière-mondes, la servitude, la dilution des subjectivités dans la communauté.


Au-delà des siècles, Diogène et Platon incarnent deux façons d'appréhender le pouvoir, de le considérer et d'en user. Deux anecdotes ramassent leurs conceptions.



La première anecdote, célèbre, participe de l'iconographie philosophique classique et met en présence un Diogène qui bronze au Cranéion, une colline de Corinthe couverte de cyprès, et Alexandre, le Prince aux pouvoirs absolus. Alexandre s'adresse à Diogène et lui demande un souhait afin de jouir de l'exaucer.

Réponse de Diogène : « Ôte-toi de mon soleil » - ce qui, dans une traduction moins faite pour le marbre de la postérité donne : Tire-toi, tu me fais de l'ombre... Car Diogène moque le faux pouvoir du Prince sur les hommes : pouvoir d'opérette et de fiction, pouvoir d'enfant ! Commander, obtenir l'obéissance à cause de la crainte, dominer par la force, imposer sa puissance avec la contrainte ? Voilà de quoi contenter un esclave, mais personne d'autre... Le maître, le seul maître sait où est le vrai pouvoir. Le gouvernement de l'Empire ? Allons donc. Seul compte l'empire sur soi, bien plus grand, exigeant d'ailleurs une tâche autrement plus exaltante. D'où le mot célèbre du philosophe renvoyant l'Empereur dans les cordes...

L'autre anecdote - emblématique elle aussi - concerne Platon à la cour de Denys de Syracuse. Que fait en Sicile ce VRP des Idées pures ? Il vend le fameux concept de Philosophe-Roi ou de Roi-Philosophe. En deux mots : seul est légitime au pouvoir l'individu formé à la sagesse des philosophes sinon, à défaut, un Roi de fait initié ensuite à la philosophie. Suivez mon regard...

Denys et Platon discutent sur le pouvoir, le second défend le mensonge en politique pour le Bien public, pas pour celui du Tyran. Denys prend mal la chose et l'insulte, Platon répond. Le Syracusain veut d'abord mettre à mort l'Athénien, puis se résout à le vendre comme esclave. Annicéris de Cyrène le rachète et lui rend la liberté... Leçons : un roi qui philosophe ? Impossible. S'il philosophe vraiment, il sait que gouverner salit les mains et l'âme, donc il refuse ou démissionne. Un philosophe qui prend les rênes et se réjouit de l'exercice des responsabilités agit en pragmatique, englué dans la compromission du réel, du quotidien et des affaires louches. De fait, il cesse d'être philosophe. L’attelage conceptuel platonicien est une impossibilité dans les termes : le philosophe se garde du pouvoir sur les autres ; l'homme du pouvoir évolue aux antipodes de la philosophie.

Une troisième anecdote met les deux protagonistes en scène. Platon s'adresse à Diogène : « Si tu flattais Denys, tu ne laverais pas des légumes. » Réponse du Chien : « Et toi, si tu lavais des légumes, tu ne flatterais pas Denys. » Soit la frugalité, la pauvreté, l'austérité, mais la liberté du sage sans besoin de quémander sa pitance ; soit le luxe, l'abondance, mais la servitude du courtisan obligé de payer son écot. Antique version du loup et du chien reprise par La Fontaine à Ésope et Phèdre...


Les fournisseurs de concepts

Cette alternative travaille l'histoire de la philosophie. La ligne de partage ne tremble pas et sépare ceux qui, de près ou de loin, offrent leurs services aux pouvoirs en place ou à venir. On n'en finirait pas d'établir la liste des amis de Platon : acteurs politiques directs (le stoïcien Cicéron), fournisseurs de concepts au pouvoir en place (Augustin et nombre de Pères de l'Église, mais aussi une flopée de scolastiques au Moyen Âge), auxiliaires secrets et discrets de la diplomatie active (Machiavel / Soderini, Montaigne / Henri de Navarre, Leibniz / le prince électeur de Mayence), conseillers du despote éclairé (Voltaire / Frédéric II, Diderot / Catherine de Russie), précepteur des grands (Descartes / Christine de Suède, Fénelon / le Dauphin), collaborateur des envahisseurs (Hegel / Napoléon), complices ouverts du dictateur (Heidegger titulaire d'une carte au parti nazi de 1933 à 1944, Cari Schmitt, conseiller juridique du NSDAP), informateurs du tyran (Alexandre Kojève appointé par le KGB), compagnons de route de régimes totalitaires (Sartre-Beauvoir et l'URSS, la Chine de Mao, le Cuba de Castro, les pays de l'Est...), ceux qu'on a pu appeler les idiots utiles (Althusser et le parti communiste), etc. On n'en finirait pas. Aujourd'hui encore, nombreux sont les penseurs qui tâtent de la politique politicienne sans qu'on remarque dans leur exercice du pouvoir ce qui les distingue d'un non-philosophe, voire d'un antiphilosophe...

De l'autre côté des barricades se trouvent les philosophes alternatifs se trouvent les philosophes alternatifs, les penseurs avertis que les politiciens professionnels méprisent - car une de leurs jouissances consiste à faire manger leur chapeau philosophique à ces benêts venus proposer leur matière grise. Régis Debray a superbement raconté tout cela dans «Loués soient nos seigneurs» - avant d'accepter les offres récentes de Jacques Chirac. Histoire d'ajouter un supplément à ce beau livre, probablement... Qui sont ces libertaires ? Ces alternatifs ? Ces fils, petits-fils et autres descendants de Diogène ? Tout philosophe qui sait illusoire, destructeur, massacreur et corrupteur le pouvoir d'État et d'institution, actif et actuel ou virtuel et d'opposition. En tragique, il ne s'illusionne pas et n'imagine pas le bien dans un camp, le mal dans l'autre : aux commandes, il n'ignore pas qu'il serait aussi détestable que ceux qui s'y trouvent et qu'il combat sans aspirer à les remplacer.

Son magistère politique se situe par-delà la politique politicienne : dans la construction de soi comme une singularité souveraine à même d'agir dans la cité, dans la société pour produire des effets au contact du réel, dans la rue, sur place, dans la logique individualiste ou contractuelle, au quotidien. Il croit la politique moins affaire de palais gouvernementaux que logique de réseaux et relations intersubjectives. Le pouvoir n'est pas là où il se voit, montre ou cache, il est partout. Partout, donc, il faut résister à la manière de Diogène : voilà l'esprit libertaire.

Qui donc, après Diogène, campe du côté de sa barricade ? En même temps que lui, les socratiques. En effet, ils croient que le plus grand des biens consiste à régner sur soi, à disposer d'un Empire, certes, mais sur ses passions, sa vie et son quotidien. Pendant que les stoïciens s'impliquent dans la vie de la Cité impériale, les épicuriens s'engagent dans la construction d'existences magnifiques et de relations extraordinaires. Ainsi l'épicurisme campanien et ce jardin romain dans la baie de Naples, chez Philodème de Gadara, deux siècles après l'original d'Athènes. Pouvoir sur soi, construction de vies philosophiques, communautés d'amis: ces desseins se jouent loin des compromissions avec Pison, César et autres fantômes d'Alexandre... La vie épicurienne dure six siècles : d'Epicure à Diogène d'Oenanda dans l'Anatolie du IIIème siècle de l'ère chrétienne. Loin des mirages de la cour se produisent les miracles de conversions individuelles. Le christianisme devient officiel avec Constantin qui légalise la chasse à tout ce qui résiste à sa secte : persécutions, exécutions, exils, destructions de bâtiments, incendies de bibliothèques, interdictions d'enseigner. Sale temps pour les philosophes, particulièrement les disciples d'Épicure. Pendant ce temps, les Pères de l'Église fournissent le pouvoir central en thèses et arguments de combat. Paradoxalement, la résistance au christianisme est... chrétienne. Contre la confusion du spirituel et du temporel, des chrétiens hétérodoxes proposent une autre façon de se réclamer de Jésus. Les monachismes cénobitique et anachorétique proposent en effet de poursuivre à leur manière la pratique épicurienne : édification de soi, construction de sa subjectivité dans le détail de sa vie, seconde après seconde, pratique d'exercices spirituels, usages thérapeutiques de la lecture et de la méditation, cohérence entre sa vie et ses idées dans le plus total mépris des pouvoirs en place. Le moine du désert et celui de la micro-communauté aspirent au pouvoir sur leur âme et leur corps, l'accès à l'un se faisant d'ailleurs par l'autre, et vice versa. De la pratique d'Épicure dans son Jardin athénien à celle d'Antoine, l'inventeur du monachisme occidental – en 305 - dans sa laure au bord du Nil, on voit peu la différence: sobriété et austérité existentielles, tension mentale et psychique, amitié réalisée en communauté, permanence de la spiritualité, méditation exacerbée, édification ontologique, ce qui unit tient plus de place que ce qui sépare.

Tous veulent une vie réussie, un salut véritable, une harmonie avec eux, les autres et le cosmos. Le tout sans aucun souci du pouvoir temporel. Cette société idéale, cette communauté libertaire d'égaux, cette association d'égoïstes - expression de Stirner...- produit un courant ignoré de l'historiographie officielle malgré mille ans d'existence : le gnosticisme. Des communautés gnostiques licencieuses de mangeurs de sperme, de menstrues, de fœtus, aux béguinages libertins néerlandais du Moyen Âge, ce ne sont que fraternités conventuelles où le corps n'est pas nié, méprisé, oublié, mais utilisé pour accéder au sacré : Dieu est dans tout ? Partout ? Tout est voulu par Lui ? La nécessité révèle son seul vouloir ? Alors consumons le désir, libérons nos fantasmes, fabriquons du plaisir, et du même coup réalisons le dessein de Dieu ! Ces communautés gnostiques licencieuses constituent l'avers de la médaille Benoît, Pacôme, Macaire et autres : une voie dans la dépense, une autre dans l'ascèse pour un même projet de salut individuel indépendamment de tout souci social. En asociaux mêmes, Simon le Magicien, Basilide, Valentin, Carpocrate, Épiphane, mais aussi Willem Cornelisz d'Anvers, Bentivenga da Gubbio, Walter de Hollande, Jean de Brno, Eloi de Pruystinck et tant d'autres gnostiques ou Frères et Sœurs du Libre-Esprit, créent des communautés singulières au sein de leurs pays respectifs. Le pouvoir politique ne les intéresse pas, seul compte le pouvoir sur soi.

Du IIème siècle de l'ère commune au XVIème siècle, ce courant inconnu, oublié, négligé, occulté avec ses pensées panthéistes et libertaires, résiste aux pouvoirs en place, sans s'opposer aux puissants du moment. De l'Egypte à l'Europe, via la Bosnie - la géographie de cette liaison -, la liberté règne, les lois de l'extérieur comptent pour zéro. Seules importent celles qui, contractuelles, sont passées entre les membres de ces communautés ludiques, joyeuses, hédonistes. On s'en doute, les pouvoirs successifs ne les aiment pas, les traquent, les pourchassent, les exterminent si possible. Faut-il s'étonner que ces courants convergent vers Thélème, l'abbaye de Rabelais où l'impératif catégorique nie tout impératif catégorique : Fais ce que voudras ?

Thélème fournit la matrice de la pensée libertaire, version communautaire, pendant qu'au même siècle, aux mêmes années, le Discours de la servitude volontaire de La Boétie propose une recette pour se purifier du pouvoir. Thélème ? Une anti-abbaye chrétienne pour le fond, le contenu, mais une copie conforme pour la forme : belle bâtisse, avec cloître, statues, jardins, fontaine, etc. Mais là où le chrétien est emmuré, contraint, soumis aux horaires, séparé de l'autre sexe, soumis par des vœux à pauvreté, chasteté et obéissance, quand il s'habille de bure, se soumet à des lois, statuts et règles contraignants, le Thélémite, lui, vit dans un lieu ouvert, mixte, sans pendule, sur le mode contractuel, volontaire, il peut être marié, riche, libre, habillé de soie et de brocarts, il ne connaît qu’une règle : son bon vouloir... De son côté, l'ami de Montaigne analyse le pouvoir en généalogiste jamais contredit depuis quatre siècles: il s’étonne faussement que le pouvoir existe, avec tyrans abuseurs, exploiteurs, mais donne la recette pour en finir : le pouvoir n'existe qu'avec le consentement de ceux sur lesquels il s'exerce. Il suffit de ne plus servir pour être libre... Manuel libertaire - soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres -, la leçon vaut aussi bien pour l'individu que pour un groupe, une classe, une société désireuse de recouvrer leur liberté. La pensée anarchiste s’inspire souvent de ces deux temps : une Thélème communautaire doublée d’une invite à ne plus servir individuellement. Où l'on retrouve la partition entre monachisme cénobitique et anachorétique. D'un côté, la société sans classes, sans exploitation, sans misères, sans aliénation, sans pouvoir autoritaire ; de l'autre, la réappropriation possible par soi de l’Unique de ses potentialités. Soit le couple Bakounine / Stirner : l'Empire knouto-germanique et l’Unique et sa propriété. La réalisation d'une société pacifiée et/ou la construction d'une subjectivité souveraine, voici les deux temps libertaires le premier permettant le second - l'inverse n’étant pas vrai...

Gardiens du temple et jeune garde. Et aujourd’hui ? Quid de la tradition libertaire ? Elle existe encore parfois fossilisée, chez les gardiens du temple anarchiste qui pensent la société d’après Auschwitz, Hiroshima, la Kolyma, le Vietnam, la chute du mur de Berlin, le Rwanda – notre présent donc... - comme contemporaine des analyses de Proudhon, Sébastien Faure ou Jean Grave! Pas très dialectiques, statiques comme tout tenant d'un catéchisme, ces grognards de l'anarchie laissent de plus en plus place – voir le ton du Monde libertaire aujourd’hui- à une jeune garde soucieuse d'une pensée libertaire active pour un monde soumis au virtuel, au planétaire au péril écologique, aux luttes archipéliques, à la mondialisation, à l'ultralibéralisme, au colonialisme américain, etc. D’ou une lecture de philosophes qui, sans être anarchistes à proprement parler, permettent d'activer une pensée libertaire : je songe à - Gilles Deleuze, Michel Foucault, Pierre Bourdieu ou, aujourd'hui, Toni Negri, Noam Chomsky, Raoul Vaneigem parmi d'autres. Gilles Deleuze. Le philosophe du nomadisme, des machines désirantes du pouvoir contrôleur, des microfascismes et microrésistances, mais aussi de la cause homosexuelle ou des prisonniers, des « indiens » de Palestine, de la première guerre du Golfe. […]

Pas morte donc la figure de Diogène ! Ni celle de Platon... La même barricade traverse le monde des philosophes contemporains : les uns disposent de la Légion d'honneur - eux physiquement, certes, mais leur œuvre tout entière la mérite (André Comte-Sponville, Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Edgar Morin) -, les autres pas : voir pêle-mêle André, Gorz, Jacques Bouveresse. Alain Badiou, Jacques Derrida, Annie Le Brun, Bernard Stiegler et d'autres qui, pour n'être pas libertaires stricto sensu, permettent ici et maintenant la permanence d'une résistance fidèle à l’esprit libertaire. Qui dit encore que la philosophie se porte mal ?


Le Magazine Littéraire n°436 S, Michel ONFRAY, novembre 2004


■ Michel Onfray est philosophe et écrivain. Il a publié une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels Politique du rebelle (éd. Grasset, 1997, rééd. Le Livre de Poche, 1999). Il a par ailleurs créé une Université populaire à Caen. Dernier livre paru : La Communauté philosophique (éd. Galilée).

■ Légende de l’illustration : Alexandre et Diogène, Huile sur toile de Nicolas-André Monsiau, 1818

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