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Les désexués : roman de mœurs, Charles-Etienne (1924)

Publié le par Jean-Yves

Bagnères de Bigorre : La mère de Sandro Castès, souffrant d'avoir toujours été une presque illettrée, prit la résolution de mettre son fils au lycée de Bordeaux, voulant, en dépit de sa minime fortune, faire un « Monsieur » de son enfant. Ce ne fut pas sans poser quelque souffrance à Juste Cazalis – de cinq ans son aîné – qui s'était pris d'affection pour l'enfant qui possédait des boucles l'appareillant aux anges de la cathédrale :

 

« Caza protégeait Sandro de toute la vigueur de ses poings. C'était sa manière d'exprimer la vague reconnaissance qu'il lui portait de lui confier sa faiblesse, d'être le plus joli de l'école, et de provoquer parfois – sans le vouloir – une angoisse délicieuse... Par un réflexe très naturel, le petit Castès perdit l'habitude de riposter aux tracasseries de ses camarades. Caza n'était-il pas le liquidateur des querelles ? » (chapitre 1)

 

Quand Madame Castès fit couper les cheveux de son fils, Juste Cazalis fut saisi d'un intraduisible accent de dégoût. Sandro pouvait partir pour le lycée de Bordeaux.

 

Sous l'arc brun des sourcils ombrageant ses paupières, les yeux de Sandro semblaient plus purs. Sandro avait grandi mais alors qu'un précoce duvet ornait la lèvre de ses camarades, le dessin de sa bouche, à lui, restait intact.

 

Après quelques années, l'arrivée au lycée d'un nouveau surveillant va précipiter le destin du jeune « éphèbe » :

 

« Jamais cet intellectuel […] ne s'avoua que le corps est un temple sacré, dont nul n'a le droit de dépraver le culte, que toute parodie sensuelle détraque à jamais le cerveau et que, déranger un équilibre humain est un crime aussi grand que le meurtre lui-même. La mort lui serait préférable puisque la suppression d'une unité n'affaiblit pas une race, alors que la corruption d'un seul la peut gangrener, la peut affaiblir jusqu'à la dégénérescence. L'avarie des âmes est plus contagieuse que celle des corps. Pourtant ses médecins naturels : la Police et l'opinion, la traitent par le sourire, un sourire fait d'indulgence et de mépris. » (chapitre 3)

 

La poésie et la musique, comme deux ferments, firent naître une passion entre Saltzer et Castès qui devinrent amants.

 

« L'école est une petite société qui a ses lois, sa police, ses mœurs, ses scandales et sa justice. Elle possède aussi ses tolérances, ses vices et, même, ses détectives-amateurs. C'est un de ces Sherlock-Holmes en herbe, qui – à d'infimes détails – flaira une secrète connivence entre son trop joli voisin, le Pyrénéen, et son ennemi juré, le Pion. Surveiller les gestes de l'un, guetter l'autre, fut pour lui – à la lettre – un jeu d'enfant. Au bout de trois jours, il avait réussi à chiper un sonnet imprudemment glissé par Saltzer dans un dictionnaire et qui passa de mains en mains avant de parvenir à son destinataire. L'écriture en était déguisée, mais le poète – en vers classiques – mettait aux pieds d'une Sandrinette imaginaire l'hommage de sa fougueuse admiration. Il y eut une folle semaine d'agressifs ricanements et d'allusions effrontées, que ni le maître, ni l'élève ne comprirent ; puis l'indifférence studieuse reprit sa banalité quotidienne. » (chapitre 3)

 

L'été suivant, Sandro l'invita à passer quelques jours, à Bagnères, chez sa mère :

 

« Ce fut d'abord la petite Josette qui, ne déguisant pas son antipathie pour Saltzer, se recula, furieuse, comme il l'embrassait avec indifférence.

— Je te défends de me toucher, toi ! Va-t-en ! Je te déteste.

— Et pourquoi ?

— Parce que tu me le prends, mon fiancé, na ! » (chapitre 4)

 

Saltzer et Castès passèrent par toutes les phases de l'amour. À la période de la nidification, le plus viril des deux ordonna et protégea. Le plus faible, exagérant sa fragilité, se soumit :

 

« Charles et Sandro – "Sandrinette et Charlie" !... – firent un couple qui délira durant la lune de miel et déraisonna quand celle de fiel fut venue. Il y eut des jalousies et des colères, des raccommodements, des infidélités, des larmes. La lassitude surgit à son heure ; l'abandon allait suivre. » (chapitre 4)

 

Deux ans après avoir quitté le lycée, Sandro Castès, bachelier, était toujours sans activité : « [Il] se grisait de la mode, alcool léger qui monte aux cerveaux efféminés. » (chapitre 4) Charles Saltzer l'abandonna au profit d'une carrière politique à Paris.

 

La conscription, puis le régiment, aggravèrent sa situation. Sa mère ne lui envoyant pas d'argent, il s'en procura : « les abords des casernes ont des pièges où la prostitution masculine tend ses honteux filets. Il y tomba, proie facile... » (chapitre 5)

 

Il fréquentait avec assiduité le monde inquiétant des promenoirs et devint ainsi le simple entretenu d'un marchand d'antiquités, qui subvenait à ses besoins : Samuel Touchelin.

 

À la mort de sa mère, prévenu par Josette, il rentra chez « lui » :

 

« Pour la première fois Sandro comprit ce que vaut la douceur d'une présence féminine, et en apprécia la valeur. Faut-il ajouter que Josette avait vingt ans, qu'elle était chastement belle, comme on ne l'est plus guère qu'en province. Le désexué qui, depuis trop longtemps, ne vivait que dans un monde interlope, où les jeunes visages plâtrent leur lassitude précoce ; où les rides perdent leur sens auguste pour sembler des balafres de pugilat ; où les lèvres, cernées par la fièvre, se graissent de vermillon ; où les yeux enfin, pour s'interdire les larmes, chargent leurs cils de suie corrodante ; le malheureux, le réprouvé, crut sortir d'un enfer pour découvrir la vie : la vraie !... » (chapitre 5)

 

Tout est dit ici : le salut de Sandro ne peut passer que par le mariage, malgré la réaction emportée de son père :

 

« Mais l'inversion !... Quand on en arrive à certains gestes, on a perdu déjà les rênes de la volonté ; quand on se complait au plaisir honteusement obtenu, l'équilibre humain se trouve compromis. Les sensations prennent la place des sentiments et ce chassé-croisé n'est pas seulement une tare, il est un danger, un danger social ! La vie, repliée sur elle-même, est la plus dangereuse des forces... » (chapitre 11)

 

La famille de Josette s'y oppose. Elle monte alors à Paris et se retrouve, elle aussi, dans le monde de la prostitution, où elle est initiée au saphisme. À quarante ans, Sandro et Josette décident de se marier et adopte une fillette qui tombe bientôt sous la coupe de Charles Saltzer. Sandro le tue et finit ses jours à l'asile psychiatrique tandis que sa fille adoptive se prostitue.

 

« Les désexués » n'est qu'un long plongeon dans la déchéance avec un goût prononcé pour les descriptions sordides. L'écriture de Charles-Etienne joue sur le sensationnel tout en maintenant une morale très conservatrice. Le lecteur, en mal d'émotion forte, ne voit, en l'homosexualité, qu'un thème porteur, le confortant dans sa position d'individu normal.



■ Librairie Curio éditeur, Collection : L'amour hors la loi, volume 2, 1924

 


Lire les premiers chapitres


Du même auteur : Inassouvie

 

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