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Une éducation sexuelle civique et politique

Publié le par Jean-Yves

Après des années d'approche biologique de la sexualité, l'éducation sexuelle s'est tournée vers la seule prévention des abus et des maladies. Marcela Oacub et Patrice Maniglier prônent, eux, une approche juridique, civique, politique et dépassionnée de la sexualité à l'école.
Quelques extraits de l’entretien accordé par Marcela IACUB et Patrice MANIGLIER pour Le Monde de l’Education (mai 2005) :
 
■ Comment est-on passé de l'éducation sexuelle réduite à la neutralité biologique -introduite à l'école en 1973 -, à sa focalisation actuelle sur la prévention des crimes et autres déviances sexuelles ? En un mot, qu'avons-nous fait de la libération sexuelle dans l'éducation ? Et pourquoi donc avoir mis vos forces communes dans cet « anti-manuel » ?
 
Marcela Iacub et Patrice Maniglier : Il s'agit de prendre l'éducation sexuelle à contre-pied. Car nous vivons un paradoxe : d'un côté, la modernité sexuelle se définit comme émancipation, libération et fait de l'épanouissement sexuel une valeur; de l'autre, notre société insiste sur l'insécurité sexuelle, sur le sentiment que le sexe est le lieu d'un danger, d'une menace. On retrouve cette idée dans les médias, les discours politiques, mais aussi à l'école. Car aujourd'hui l'éducation sexuelle se définit comme une prévention des violences, une approche de la question sexuelle sur un mode extrêmement négatif. […] Nous sommes passés d'une éducation biologique à une approche psychologique, pénalisante et criminalisante de la sexualité.
 
■ Comment, selon vous, réorienter cette éducation sexuelle ?
 
[…] une véritable éducation sexuelle doit à présent nous permettre de comprendre les valeurs morales, juridiques et politiques qui sont instituées dans notre société à propos de la sexualité. L'éducation sexuelle doit être une pédagogie de la réalité juridique, c'est-à-dire des droits sexuels. L'éducation sexuelle, cela devrait être d'abord la prévention du sida, mais aussi une éducation civique. Il faudrait que les jeunes sachent, en tant que citoyens, dans quel monde juridique ils vivent. […]
 
■ Vous réclamez donc un droit de savoir le droit ?
 
Le mouvement pour la libération sexuelle des années 1970 a été un mouvement pour des droits : à l'avortement, à la contraception, à l'homosexualité qui était alors fortement pénalisée. La réalité juridique prend une importance considérable dans une culture de demande de droits comme la nôtre. Il faut donc transmettre un savoir sur ces questions. C'est un étrange paradoxe de considérer une société qui demande des droits sans toutefois les connaître.
Par ailleurs, les controverses morales de la société se cristallisent de façon particulière dans le droit (pourquoi, par exemple, interdit-on la prostitution ?). Le droit est autant un outil pédagogique que philosophique.
 
■ Que serait cette éducation sexuelle qui «repolitiserait la sexualité » que vous appelez de vos vœux ?
 
Du point de vue des réformes qu'elle a instituées, la libération sexuelle n'a pas émancipé les individus en leur permettant de vivre leur sexualité comme chacun l'entend, mais elle a fait du sexe une valeur très précise censée s'imposer comme telle à tout le monde. Repolitiser la sexualité, c'est faire sortir le sexe de la loi, parce que le propre de ce qui est sexuel est indéfinissable. […] Le propre de la sexualité, c'est de pouvoir investir n'importe quoi et d'avoir une importance très variable d'un individu à l'autre. […] La prise en compte par les juges des mobiles et des fantasmes des individus pour définir une infraction sexuelle rend le domaine des infractions incertain et diffus, causant de graves problèmes d'insécurité juridique. La situation est grave, car il n'y a plus de critères pour savoir si un individu se trouve dans la légalité ou l'illégalité.
 
■ Les institutions qui, comme l'école, l'armée et l'Eglise, pouvaient commettre et couvrir des abus sexuels, ont été peu à peu dévoilées. Faire surgir les dominations, n'est-ce pas un bon côté de cette « normalisation sexuelle » ?
 
Faire surgir les dominations au sein des institutions, très bien. Mais si le prix à payer pour cela, c'est de mettre des innocents en prison, […] c'est trop cher payé.
 
■ Comment les jeunes vivent-ils cette nouvelle approche de la sexualité ?
 
Se définir en tant que sujet sexuel qui peut être abusé, ce n'est pas très émancipant. C'est même une approche terrifiante de la sexualité, en particulier pour les femmes, mises dans une situation d'objet comme jamais elles ne l'ont été. […] On en arrive ainsi à considérer que toute relation est dangereuse.
 
De plus, l'adolescent est considéré comme un criminel sexuel en puissance, comme en témoigne cette croisade menée contre la pornographie pour les moins de 18 ans, qui ressemble à de la prévention contre le crime. Non seulement sa sexualité est considérée comme fragile, par le risque qu'il court d'être violenté par autrui, mais elle est également perçue comme dangereuse. Cette campagne antipornographique est en fait une croisade contre la masturbation adolescente. Elle ne rend plus sourd, comme on disait avant, mais «pervers». En un mot, le lexique est celui de la libération, la réalité est celle de la contrainte.
 
■ Trouvez-vous légitime que l'éducation sexuelle à l'école passe en partie par l'éducation anti-sexiste ?
 
On fait passer l'émancipation des femmes par la question sexuelle. On fait de la sexualité le lieu de toutes les dominations, et en particulier de la domination masculine, en faisant ressurgir une méfiance séculaire envers la sexualité. Pourquoi ne pas davantage insister sur l'autonomie professionnelle et familiale, plutôt que de transformer les femmes en victimes ? […]
 
■ Quelle sorte d'éducation sexuelle préconisez-vous ?
 
L'éducation sexuelle à l'école est orientée vers la surdramatisation du sexe. Nous proposons de dédramatiser ces questions. Parlons des questions sexuelles à l'école de manière politique, par la médiation du droit et des institutions, et ne discourons pas sur la sexualité. Le travail sur l'histoire et le droit permettrait une approche plus sereine, de prendre un peu de distance par rapport à cette panique sexuelle ambiante.
 
Extraits de l’article du Monde de l'Education n°336, Propos recueillis par Nicolas Truong, mai 2005, pages 30-31

 


 

LIVRE : Aiguiser les sens critiques
Développé et concis, ludique et précis, remarquablement illustré et intelligemment ponctué de textes et de documents donnant chair et corps au plaidoyer pour une approche civique de la sexualité, cet Antimanuel d'éducation sexuelle est un plan de coupe pédagogique et politique de nos sociétés gagnées par le malaise dans la sexualité. Hommes, femmes, adolescents, «chacun semble ainsi piégé dans des dilemmes insolubles» (désirs frustrés et frustration culpabilisée des hommes, femmes-objets, etc.). Parce que la révolution sexuelle «n'a pas tenu ses promesses», la juriste Marcela Iacub et le philosophe Patrice Maniglier revisitent l'histoire, les théories et l'actuelle «pénalisation de la sexualité», donnent des instruments critiques destinés à garantir une «pluralité sexuelle ». De Sade à Houellebecq, du MLF au procès d'Outreau, jusqu'à la visite guidée de la cité utopique de Postsexopolis... Le manuel de l'empire du sens.
 
■ Antimanuel d'éducation sexuelle, Marcela Iacub et Patrice Maniglier, Editions Bréal, ISBN : 2749505402

 


 
 

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