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L'élève Gilles, André Lafon (1912)

Publié le par Jean-Yves

Ce livre est un hommage à la mère adorée-adorante ; il est aussi une communication privilégiée avec la nature qui offre à Gilles un secours contre les entraves et les angoisses quotidiennes ; il est encore et surtout une écriture frémissante et luxueuse, une seconde manière de palper la vie et d'en conserver l'intense senteur.

 

À onze ans, Jean Gilles est conduit au domaine de La Grangère, chez sa grand-tante, au prétexte d'une coqueluche finissante. Le véritable motif est, on le devine peu à peu, la santé de son père – il meurt à la fin du récit. Gilles intègre l'internat le plus proche du domaine qu'il retrouve chaque fin de semaine.

 

L'élève Jean Gilles dont il est question dans ce récit – François Mauriac nous l'apprend dans sa préface – n'est autre que l'auteur, André Lafon.

 

Au pensionnat, les mesquineries de la vie quotidienne n'atteignent pas l'élève Gilles : il ne vit pas comme un exilé. Il consacre au contraire plus d'intensité à l'évocation de sa mère, aux meilleurs moments partagés avec quelques camarades. Jean Gilles, le contemplatif, semble ne pas vouloir grandir trop vite, afin de conserver un état qu'il voudrait originel.

 

La vie de l'élève Gilles illustre parfaitement les mots de Carl Gustav Carus (ami de Goethe) qui écrivait en 1820 : « En contemplant la magnifique unité d'un paysage de la nature, l'homme prend conscience de sa propre petitesse et, sentant que toute chose est en Dieu, il se perd lui-même dans cet infini. » (Lettres sur la peinture de paysage)

 

Un admirable chapitre rappelle la nécessité de l'amitié : réunion de deux êtres dans une tendresse, une confiance et une compréhension réciproques et mutuelles :

 

« C'est lui surtout que j'aurais souhaité pour ami. […] Je suivis comme les autres la promenade. La route était poudreuse, sans arbre, le soleil chaud n'y laissait d'ombre que celle d'un talus. […] Une sorte d'ivresse emplissait mon cœur, et je ne l'aurais point échangée contre le doux repos qu'il m'eût été possible de goûter dans le même temps à La Grangère. […] Soudain, Rupert me rejoignit ; la marche amenait le sang à son visage, il avait tiré sa veste qu'il portait comme un manteau ; il posa son bras sur mon épaule et nous allâmes quelque temps ainsi. En longeant un champ de vigne, la vue d'un cerisier lourd de fruits arrêta mes camarades que le maître obligea d'avancer. Rupert me demanda si j'avais soif et, sans attendre, s'agenouilla comme pour rattacher les cordons de ses souliers, puis, laissant passer quelques élèves qui nous suivaient et le maître lui-même, il bondit parmi les rangs de vignes entre lesquels il se dissimula. Il me rejoignit au tournant de la route, à la corne d'une haie derrière laquelle il se leva comme je passais. Il fit quelques pas sans rien dire, mais bientôt, tirant une poignée de cerises de sa poche, il en emplit la mienne ; nous nous régalâmes sournoisement. […] Je ne doutais plus d'avoir gagné l'estime de mon camarade […]. Je rêvai pendant toute l'étude à la douceur que cette amitié allait mettre dans ma vie […]. Rentré en étude, je vis Rupert s'absorber volontairement dans une lecture d'où je tentai vainement de le tirer. Au réfectoire, je laissai Ravet et Calvat qui mangeaient près de moi, se partager mon dîner dont je ne voulus que le dessert ; déjà Rupert ne me prêtait plus la même importance. Il feignit de ne pas me voir en sortant pour le coucher. Je montai l'escalier du dortoir derrière les autres, avec Daunis dont c'était l'habitude de s'attarder ainsi ; au moment d'entrer, et comme nous touchions le seuil, je trébuchai et me retins à son épaule ; son visage se trouva si près du mien que je l'embrassai de toutes mes forces. » (pp. 135/139, éditions de 1956)

 

André Lafon, comme Marcel Proust, est un écrivain des senteurs raffinées.

 

■ Librairie Académique Perrin, 1912 ou Éditions Le Club Français du Livre, 1956

 

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