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Ulrichs ou « une âme de femme enfermée dans un corps d'homme »

Publié le par Jean-Yves

Karl Heinrich Ulrichs (1825-1895), un avocat homosexuel épris de culture gréco-romaine, développa cette notion dans douze traités consacrés à ce sujet (1864-1870 et 1880). Il élabora à ce sujet une construction théorique qu'on peut résumer par la formule Anima mulieris in corpore virili incluse (une âme de femme enfermée dans un corps d'homme).

 

C'est ainsi qu'Ulrichs désignait « l'uranisme », néologisme qu'il créa pour nommer ce qui en 1869 allait être désigné sous le terme d'homosexualité. Fondant sa théorie sur les connaissances qu'on avait de l'hermaphrodisme, il suggéra que l'uranisme apparaissait sous la forme d'un hermaphrodisme psychique dans les treize premières semaines de la vie de l'embryon. L'uranisme était ainsi une donnée innée qui avait sa place dans le corps : dans ses premiers essais, il la localisait dans le cerveau, plus tard, dans les testicules.

 

Il est remarquable de constater que c'est un spécialiste de la civilisation gréco-romaine qui fut le premier à rompre avec la traditionnelle apologie de l'amour masculin, jusqu'ici justifié par la philosophie socratique et le Banquet de Platon. Mais Ulrichs avait un message clair pour son époque. Dans les années soixante du XIXe siècle, Bismarck était en train de forger l'unification de l'Allemagne et des codes pénaux contradictoires devaient être réunis en un seul. Alors que la Bavière n'avait pas de loi concernant les actes homosexuels, la « fornication contre-nature » était l'objet de condamnations sévères en Prusse. Et justement c'est cette loi répressive qui allait être choisie pour s'étendre à toute l'Allemagne. Aussi les essais d'Ulrichs étaient-ils dirigés contre la criminalisation des actes homosexuels.

 

A un moment d'épanouissement du libéralisme européen, son message reçut d'abord un accueil assez favorable. Une commission médicale de haut niveau – qui comptait, entre autres, le physiologiste Rudolf Ludwig Karl Virchow, considéré en Allemagne comme la figure la plus importante dans sa discipline –, prépara pour le ministre prussien de la Justice un rapport sur les dangers créés par ce vice contre-nature en concluant que de tels actes, sodomie ou masturbation mutuelle, n'étaient pas nuisibles à moins qu'ils ne soient pratiqués avec excès. En dépit de ce rapport, le code pénal allemand introduisit le paragraphe 175 qui criminalisait la fornication contre-nature.

 

Selon Ulrichs, ce fut la pression de groupes de chrétiens qui amena une telle décision et une situation qui persista jusqu'au XXe siècle. Néanmoins, à cette époque, l'approche biologique dont Ulrichs se faisait le héraut avait plus de chance de succès qu'une position culturelle et historique, car les thèses matérialistes et positivistes connaissaient une vogue grandissante.

 

La lutte solitaire d'Ulrichs pour l'émancipation uraniste était vouée à l'échec et il dut s'exiler en Italie. Mais sa théorie biologique eut un succès énorme et inattendu. Ainsi les psychiatres les plus en vue à Berlin l'accaparèrent mais en lui donnant une autre direction. Ils considérèrent l'uranisme, que Carl Westphal baptisa « inversion sexuelle », comme une condition psychopathologique qui devait faire l'objet d'études psychiatriques. Grâce surtout à Krafft-Ebing, qui fut lui aussi inspiré par Ulrichs, la doctrine psychiatrique sur l'homosexualité fut connue dans le monde entier et servit de clef de voûte à l'analyse de la psychopathologie sexuelle.

 

L'introduction de la notion de psychopathologie sexuelle fut une véritable révolution scientifique. Plusieurs points primordiaux dans cette rupture avec le passé peuvent être mis en relief.

 

■ Le premier d'entre eux, l'objet même de cette nouvelle discipline, fut matière à débat. Dans la médecine légale, on s'était toujours penché sur les conséquences physiques de l'activité sexuelle. Après 1880, l'intérêt se déplaça sur la personnalité des individus susceptibles d'éprouver des désirs hors normes.

■ Un second point résidait dans le problème posé par la continuelle imprécision de la terminologie sexuelle. Chaque auteur inventait de nouveaux termes pour désigner des aberrations sexuelles et on vit naître ainsi l'exhibitionnisme, le fétichisme, le sadisme, et le masochisme.

■ Le troisième élément de cette révolution scientifique fut la classification des perversions. L'ancien système de la médecine légale tomba dans l'oubli. La classification proposée par Lacassagne et Krafft-Ebing devint la plus célèbre : ils distinguèrent les formes quantitatives selon que le désir sexuel était important, limité ou absent et les formes qualitatives comme la pédérastie, le tribadisme (homosexualité féminine), la nécrophilie, la bestialité, et les « nihilistes de la chair », qui furent par la suite rapidement transformés en « fétichistes ».

■ Le quatrième élément de cette révolution scientifique dans la pensée sexuelle fut la confusion concernant les explications. Alfred Binet proposa d'expliquer toutes les perversions par des « associations d'idées » faites dans la jeunesse. Il entendait par là que le lien entre un désir sexuel et un objet spécifique donnait à la perversion sa forme particulière : il parlait ainsi du fétichisme en amour. Selon Binet, de telles perversions pouvaient se développer seulement sur un terrain dégénéré ; son explication physiologique impliquait une pathologie physique. Cette théorie fut la plus importante des nouvelles explications dans cette révolution des années 80. La plupart des médecins faisaient encore une distinction entre « perversions » à base biologique et « perversité » résultant d'une sexualité trop prononcée.

 

Bien que des auteurs antérieurs aient affirmé que la perversité était plus répandue que la perversion, Krafft-Ebing établit en 1901 que l'homosexualité était toujours une perversion et jamais une perversité. Ainsi la balance avait penché d'un côté. La sodomie était une pratique, les homosexuels devinrent une race.

 

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