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Le crime masturbatoire

Publié le par Jean-Yves Alt

Avant le XVIIIe siècle, tout acte sexuel qui était perpétré en dehors du mariage, ou qui n'avait pas pour but la procréation, était considéré comme un péché ou un crime. Les philosophes des Lumières comme Montesquieu et Voltaire furent parmi les premiers à s'élever contre les répressions arbitraires résultant de cette conception morale issue de la religion.

Mais deux types de sexualité restaient encore proscrits sans être pour autant criminalisés : la masturbation et l'amour socratique, selon le terme employé par Voltaire – aujourd'hui nous dirions « homosexualité ».

La masturbation éveillait un énorme sentiment de panique. C'est Samuel-Auguste Tissot, un médecin des Lumières qui attira l'attention du public en publiant « De l'onanisme », en 1760. Son traité eut une importance primordiale pour deux raisons :

■ La première était qu'à cette époque rationaliste, l'enfant était conçu comme un être doué d'une innocence naturelle que seule une mauvaise éducation pouvait corrompre. Ainsi la lutte contre cet « abus de soi-même » fournissait les bases d'une nouvelle pédagogie éclairée. Toute faute dans la formation d'un enfant pouvait inciter à la masturbation : mauvaise alimentation, mauvaises habitudes dans la façon de s'habiller et de dormir, mauvaise éducation, mauvais style de vie. Aussi, l'éducateur se devait de contrôler la moindre facette de la vie d'un enfant.

■ La seconde raison était que Tissot faisait un lien entre sexualité et folie : la masturbation conduisait à toutes sortes de maux dévastateurs, dont l'atrophie de la moelle épinière et du cerveau. Selon lui, cette conduite sexuelle inacceptable était source de démence, bien que la masturbation elle-même ne soit issue que de facteurs sociaux et culturels telle une éducation mal dirigée, une imagination excessive.

Après la Révolution française, Philippe Pinel fut chargé de réorganiser totalement la psychiatrie et les conclusions de Tissot (ci-contre) furent adoptées comme modèles psychiatriques explicatifs. Une nouvelle génération de psychiatres considéra ainsi les conséquences de « l'excès de sexe et d'alcool » comme une marque de démence. Mais ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle qu'un lien plus précis fut mis en valeur : on crut pouvoir assimiler le quatrième stade syphilitique avec la dementia paralytica, une maladie mortelle du cerveau.

Mais à cette époque, des circonstances sociales, géographiques, climatiques, culturelles et héréditaires défavorables pouvaient aussi mener à la folie. Au milieu du XIXe siècle, la théorie de la dégénérescence allait constituer un système explicatif où tout phénomène psychopathologique devait se référer à la cause ou à la conséquence d'un état de démence.


Lire aussi : Sexe et liberté au siècle des Lumières par Théodore Tarczylo

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