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Les hors-nature, Rachilde (1897)

Publié le par Jean-Yves Alt

Chez Rachilde (Marguerite Eymery, 1860-1953), l'homosexualité est sans cesse mise en rapport avec une androgynisation symbolique, permettant l'accès à un mode d'être total. Dans ce roman, Les hors-nature, mœurs contemporaines, la romancière brosse le portrait des deux frères de Fertzen.

Le plus jeune des frères Paul-Eric est décrit ainsi :

« Le cadet des de Fertzen était bien changé, depuis un an, c'est-à-dire depuis que les deux frères avaient quitté Paris. Physiquement, l'adolescent aux fossettes et aux grâces de princesse byzantine disparaissait peu à peu pour laisser croître un être singulièrement idéal, s'émaciant, remplaçant l'homme comme un portrait peut remplacer le modèle. Plus mince, plus pâle, plus fatigué, plus blasé encore, seulement ses yeux brillants disaient l'infatigue de son cerveau où galopaient, comme en un désert, les chimères furieuses dont le furieux galop ne s'entend pas. Il ne se déguisait plus en femme et avait l'air d'une femme déguisée. Il exagérait les modes anglaises, se coupant les cheveux ras, pour dénuder surtout sa nuque, gardait, en la stuart blonde, les deux ondulations naturelles de ses cheveux, un diadème surnaturel où l'on pouvait deviner les naissantes protubérances du démoniaque, se transformant en celui-ci après avoir été tellement celle-là. Et tous les deux, les êtres charmeurs, se mêlaient de plus en plus indissolublement dans un terrible hermaphrodisme. » (p. 194, édition 1897)

Hermaphrodisme qui conduit inévitablement le frère aîné, Reutler, à proclamer son amour pour son frère Paul-Eric :

« Le pied de mon frère s'il se change en le pied d'une courtisane quelconque n'est pas, vraiment, un instrument digne de ma perdition. Je n'aime pas les filles, je n'aime pas les femmes, j'aime encore moins leur simulacre. Je ne transige en aucune manière avec ma conscience, car je suis trop conscient de mon crime... ou de ma vertu ! Rien ne me prouve encore que je ne suis pas supérieur à tous, puisque je suis seul... Eric ? Où es-tu ?... Ah ! Là, près de moi ! Ton cheval me devance un peu... on dirait, dans la nuit, que sa clarté pâle est le rayonnement projeté par le souffle exaspéré du mien. Je ne sais pourquoi nos chevaux tremblent ainsi sur cette route ? Eric, laisse-moi penser vers toi. Je te révèle ces choses sans les unir par les équivoques incidentes d'usage, parce que je suis trop lourd de tout le poids de ma force pour jouer légèrement avec ma passion. Je ne saurais plaisanter comme toi et j'ai assez de toutes tes comédies. Je serais ridicule de t'écouter en me dissimulant davantage. Eric, écoute bien ceci, à ton tour : Je t'aime. Il ne faut plus jouer sur les mots... et encore moins avec les gestes. Pourtant, mon secret n'est pas le tien. Il est toujours mon secret. Dans cet aveu tu ne peux plus saisir, malgré ta grande lucidité d'intellectuel, ton esprit de ruses et de si belles perfidies, qu'une idée folle... ou une honte. » (pp. 228/229, édition 1897)

En ce XIXe siècle finissant, cet intérêt sans précédent pour l'androgynie n'était-il qu'une rêverie masculine destinée à escamoter l'image de la monstruosité féminine ou une arme prête à abolir cette différence entre les sexes, encore synonyme d'oppression ? L'androgyne – tel que Rachilde le présentait – ne permettait-il pas un effritement de la misogynie forcenée ?

La résurgence du thème de l'androgyne, en ces années 1900, était peut-être aussi le revers de l'obsession de la femme fatale. Elle répondait sans doute à la peur inconsciente devant l'apparition d'une femme nouvelle, celle qui justement revendiquait un rôle économique, intellectuel et social.

Rachilde, Les hors-nature : mœurs contemporaines, Éditions Mercure de France, 1897 ou Éditions Séguier, 2003, ISBN : 2840490358

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