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Daniel Arasse : La passion de l'exactitude

Publié le par Jean-Yves

Tôt disparu, en décembre 2003 (à l'âge de 59 ans), Daniel Arasse n'aura pas eu le temps de rédiger sa «théorie» de l'histoire de l'art, alors en chantier aux éditions du Regard. Sans en distiller toute la sève, les « Histoires de peintures » que publie Denoël [1] : la transcription de vingt-cinq émissions diffusées durant l'été 2003, sur France Culture, et dont on lira ci-après un court extrait, offre cependant un condensé du «discours de la méthode» de cet historien hors pair.

Connu pour ses études sur la Renaissance (le thème de l'Annonciation, Léonard de Vinci, la perspective...) et comme auteur de livres qui ont fait date (le Détail, l'Annonciation italienne, On n'y voit rien...), Daniel Arasse doit l'être aussi pour sa «méthode».

Quels sont donc les grands axes de sa méthode ?



«À défaut de retrouver le regard ancien, retrouver au moins les questions que posait ce regard».

 

Une attention forcenée à l'iconographie, à la définition du thème pictural. Pas d'analyse crédible en histoire de l'art, encore, sans une claire conscience du caractère fatal de l'anachronisme, dont il faut veiller à corriger les effets. Une œuvre d'art, appartient-elle à un temps précis, en annexe fréquemment plusieurs autres. De même, notre regard est l'otage de temporalités diverses promptes à biaiser l'analyse. De là, cette obligation pour le «regardeur» de pister le temps de l'œuvre, en s'essayant notamment à reconstituer les conditions de sa visibilité première : par exemple, les tableaux de la Renaissance, ou ultérieurs à celle-ci, étaient conçus à dessein pour ne pas être vus, ou en partie seulement, ou par quelques privilégiés tout au plus, une restriction de la vision qui en elle-même fait «sens», plus en tout cas que la libre appropriation visuelle.

 

Une boucle d'oreille et un archange auto-stoppeur par Daniel ARASSE

 

 

Pourquoi évoquer systématiquement la perspective à travers l'Annonciation ?

 

La perspective construit une image du monde commensurable à l'homme et mesurable par l'homme, tandis que l'Annonciation, de son côté, est l'instant où l'infini vient dans le fini, l'incommensurable dans la mesure... L'Annonciation n'est pas seulement l'histoire visible de l'Ange allant saluer Marie, c'est aussi lové dans cette histoire visible, le mystère fondateur de la religion chrétienne qu'est l'Incarnation. Il n'y a que deux mystères dans la religion chrétienne : l'Incarnation et la Résurrection.

 

L'Annonciation est donc au fondement de la foi chrétienne, parce que avec l'Incarnation on passe de l’ère de la Loi, qui est celle de Moïse avec l'Ancien Testament, à l'ère de la Grâce, qui est celle de Jésus dont la mort permettra de racheter la Loi, qui avait enregistré le Péché et les Commandements. La Loi demeure valide, mais la Grâce vient s'y superposer, comme le montrent très bien les fresques latérales de la chapelle Sixtine mettant en parallèle Moïse et le Christ.

 

Le mystère de la boucle d'oreille et de l’archange auto-stoppeur

 

Le fait est que certains peintres étaient conscients de la valeur fondatrice de ce moment où l’incommensurable vient dans la mesure, le fini dans l'infini, le Créateur dans la créature, l'infigurable dans la figure, l'inénarrable dans le discours :

 

Un peintre, en particulier, en a eu parfaitement conscience, c'est Ambrogio Lorenzetti.

 

Comment puis-je dire qu’Ambrogio Lorenzetti nous indique que nous passons de l’ère de la Loi à celle de la Grâce ? Pour une raison très simple. Si nous regardons les figures de Lorenzetti, on remarquera au moins deux choses.

 

Premier détail, l’Archange Gabriel ne s’adresse pas à la Vierge en la montrant de l’index ou en montrant le ciel de l’index. Il a plutôt un geste d’auto-stoppeur : il indique la direction située derrière lui avec son pouce, geste unique dans toutes les Annonciations… Bien sûr, l’auto-stop n’existait pas à l’époque, mais le geste n’est pas attesté comme étant celui fait sur les chemins pour arrêter un char. Il a donc un autre sens que celui d’un problème de transport gratuit, mais il s’agit quand même bien d’un problème de transport gratuit puisque, finalement, c’est bien la Vierge qui va transporter gratuitement le corps de Dieu… ce geste a en réalité un sens extrêmement précis. Si l’on prend l’ensemble de l’œuvre d’Ambrogio Lorenzetti, on constate que c’est un geste qu’il attribue (il en a l’idée avec son frère Pietro) à la «demande charitable». C’est le geste que fait toute personne intervenant auprès d’une tierce personne, la Vierge en général, pour lui demander charité à l’égard de la personne qu’elle représente… Que vient donc faire ce geste de charité de la part de Gabriel à Marie ? Eh bien, c’est extrêmement simple : Dieu demande charité à Marie. Il faut que Marie dise oui pour que l’Incarnation puisse se faire, et la charité ce n’est pas seulement les bonnes œuvres, c’est la grande vertu chrétienne de la caritas… Mais ce geste était tellement singulier dans une Annonciation qu’à ma connaissance il n’a jamais été repris.

 

Personne n’a compris ce geste, jusqu’au moment où l’on peut avoir une approche d’historien de l’art, qui dit que ce geste est aberrant, qu’il faut donc regarder l’ensemble de l’œuvre de Lorenzetti pour le comprendre. Mais ce n’est pas comme cela qu’on regardait un tableau au 14ème siècle. Ce geste, absolument génial en tant qu’idée, était trop singulier pour avoir une postérité dans l’histoire de l’art. Je trouve que c’est ce qui fait aussi aujourd’hui tout son charme, toute sa beauté à Sienne.

 

Autre détail très étrange des figures de cette Annonciation (datant de 1344), la Vierge a une splendide boucle d’oreille. Voilà un détail surprenant, aberrant, car la Vierge est humble, pauvre, et les bijoux ne sont pas recommandés à une jeune fille vierge, et encore moins à la Vierge elle-même. Une historienne américaine a fini par comprendre pourquoi Ambrogio Lorenzetti … a mis cette boucle d’oreille à la Vierge. Cette historienne a lu que toute une série de décrets de loi dans les villes toscanes et en particulier à Sienne, faisaient obligation aux femmes juives de porter des boucles d’oreilles quand elles sortaient de chez elles de manière qu’on les reconnaisse. Ce n’était pas encore l’étoile jaune, mais il y avait déjà ce besoin de les identifier… Donc, quand Ambrogio Lorenzetti … met une boucle d’oreille à la Vierge, il indique qu’elle est juive… Effectivement la Vierge est juive, elle n’est pas née à Naples, non, elle vient de la Maison de David…

 

On peut donc dire que l’Annonciation, par son caractère fondateur pour les chrétiens, est au cœur de multiples questions, aussi bien théologiques que picturales ou théoriques du 14e siècle…

 

L’image n’est donc pas à lire comme un espace réel, d’une représentation du monde, mais bien comme une représentation théologique où la perspective est ce qui permet de construire un bâtiment représentant le corps mystérieux de Marie, et par ailleurs de rappeler que la colombe du Saint-Esprit descend sur Marie pour racheter cette première descente qu’était la chute d’Adam et Ève.

 


 


La série Histoires de peintures de Daniel Arasse a été diffusée du 28 juillet au 29 août 2003 sur France Culture, dans une réalisation de Jean-Claude Loiseau. L'extrait présenté ci-dessus est une transcription, allégée, d’une de ces émissions. Les intertitres ont été ajoutés.

 

[1] Histoires de peintures (avec 1 CD audio) de Daniel Arasse, Denoël, Collection : MEDIATIONS, 18 novembre 2004, ISBN : 220725481X

 

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