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Free Soul, Ebine Yamaji

Publié le par Jean-Yves

Après "LOVE MY LIFE", "SWEET LOVIN' BABY" et "INDIGO BLUE", le tout nouvel opus d'Ebine Yamaji nous parle de musique, d'amour et de création : Et autant annoncer d'emblée que plus Ebine Yamaji avance, plus son art se précise.


Son style tout en nuances, désormais apprécié et reconnu en France (succès public et critique de "LOVE MY LIFE" nominé à ANGOULÊME 2005, "INDIGO BLUE" sélectionné dans les découvertes manga d'ARTE... ), ne s'était sans doute pas encore affiné de façon aussi éclatante que dans "FREE SOUL".


Ici, c'est un portrait réfléchi de l'auteur en dessinatrice de manga qu'elle nous propose, et non plus à travers la formule dérivée d'une jeune traductrice ("LOVE MY LIFE") ou écrivaine ("INDIGO BLUE"). Une mise en abîme chère à bien d'autres auteurs, et un procédé littéraire que semble affectionner YAMAJI autant qu'Osamu TEZUKA : un chapitre mettant en scène le personnage sur lequel travaille Keito, apparaît même en fin de volume.


La réflexion sur la part intime qu'un artiste investit dans la création d'un personnage de fiction, autrefois plus distante et allégorique dans "INDIGO BLUE", est ici plus explicite, donnée à voir et à vivre «de l'intérieur.» L'oeuvre, dans "FREE SOUL", est le fruit espéré d'un cheminement initiatique, psychologique et amoureux. Contrairement au « Y » de "INDIGO BLUE", le personnage créé par Keito n'est pas anonyme : Angie a une identité précise ; musicienne, noire, homosexuelle.


Etrange de penser que, toutes créatures de papier qu'elles soient, nous savons faire la différence entre Keito et Angie, et accordons plus de « réalité » à l'une qu'à l'autre... Et pourtant, le dernier chapitre la mettant en scène donne soudain une densité troublante à Angie. Reflet du secret de toute émotion littéraire qui sait nous rendre réel l'imaginaire et peut aussi nous projeter dans une réflexion vertigineuse sur la nature du réel.


L'amour passionné de Keito (Kate) pour Niki, qui semble sans grand espoir, - femme publique, peu accessible, instable, éperdument en quête de son père - demeure justement cette fois plein de promesses, sans doute parce qu'il part autant de l'intuition d'une évidence que d'une simple révélation ou «coup de foudre».


La vision proposée par YAMAJI des relations amoureuses, hétéro ou homosexuelles, s'affine elle-même de récit en récit. Les contradictions dans lesquelles nous place tout jugement tranché à l'égard de nos relations ou notre sexualité sont davantage désignées, mais avec un art de la suggestion si poussé qu'elles peuvent glisser sur le lecteur si celui-ci ne prête pas assez d'attention au récit.


Il n'y a en effet aucune volonté intrusive ou prosélyte de la part de YAMAJI à l'égard du lecteur : à l'heure des messages (publicitaires, politiques, moraux, religieux...) assénés sans recul, dans le mépris de l'être et de ses nuances, ce respect rare mérite d'être souligné.


Fait remarquable et nouveau dans l'oeuvre d'Ebine : l'apparition d'un humour décapant, qu'on ne lui connaissait pas, à travers le personnage haut en couleurs de Rui, artiste de quatre-vingts ans pleine d'esprit et d'un sens de la répartie scotchant, qui dans une enfance de l'âme que l'art a su préserver, s'impose comme une actrice centrale du récit et l'une des créations les plus abouties de l'auteur !


Ce dernier one-shot en date d'Ebine YAMAJI a de grandes chances d'être le préféré des lecteurs qui la suivent. Et pour une bonne raison : les qualités pressenties dans ses premiers travaux se retrouvent ici transfigurées. "FREE SOUL" apparaît ainsi comme la synthèse parfaite entre la fraîcheur et l'optimisme de "LOVE MY LIFE" et la subtilité des procédés littéraires à l'oeuvre dans "INDIGO BLUE".


Le double sens du titre symbolise à lui seul l'art de l'auteur : le sous-entendu musical, la vitalité de la Soul et du Funk (cf. la référence à Mothership Connection de PARLIAMENT, album mythique (1975) de l'histoire du Funk), l'art de la suggestion et de la nuance. Mais aussi et surtout peut-être «Free Soul» est-il à prendre dans le sens de la déclaration d'amour à la vie de « I Love my Life ». Ebine YAMAJI est avant tout une «âme libre». Notion rare et partagée par tous les grands, de TEZUKA à MIYAZAKI, épicentre de la vision passionnée et épanouie de la vie qu'elle tente d'insuffler à ses lecteurs.

Une composante essentielle de ses personnages, dont l'étonnante fraîcheur n'est finalement que la résultante. Une foi en la vie et la pureté de l'intension qui, dans le contexte de "FREE SOUL". semble pleinement souscrire à cette affirmation d'Hélène GRIMAUD : « On se trompe rarement. On ne va simplement pas assez loin. »

Rodolphe Massé, Postface de l’album


■ Editions Asuka, Collection Yuri, 2005, ISBN : 2849650544


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