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Ce que les gays ont changé : Entretien avec Didier Eribon (2003)

Publié le par Jean-Yves Alt

Juin 1969, New York. Pour protester contre une descente de police dans leur bar favori, les homos manifestent. Premier «coming out» collectif. Désormais les gays vont avancer à visage découvert et tout bousculer sur leur passage: famille, sexualité, art… Cette révolution, le philosophe Didier Eribon la raconte littéralement de A à Z, dans un étonnant dictionnaire (1). Où nous mène-t-elle ? Qu’a-t-elle changé en France ?

Extraits du Nouvel Observateur :

Nouvel Observateur. – […] les homos sont accusés de former des lobbys, des groupes d’influence, de pression voire de cooptation. Y a-t-il une dérive communautariste gay ?

Didier Eribon. – C’est un phénomène classique: dès qu’une minorité revendique son droit à l’existence, les dominants l’accusent immédiatement de vouloir prendre le pouvoir. En fait, on accepte les homosexuels, mais à condition qu’ils se taisent et qu’ils restent «discrets». Aujourd’hui de nombreux gays et lesbiennes n’entendent plus se cacher, et tout le monde devra s’y faire. Mais cette visibilité révèle du même coup une incroyable diversité. Chez les gays comme chez les lesbiennes. Chez ces dernières, il y a les «butchs» très masculines, les «fems» très féminines, les fashion-victims et celles qui ne se soucient guère de la mode, les couples d’amoureuses et les dragueuses… Idem chez les gays: à côté des clubbers qui passent leurs nuits dans les boîtes, il y a ceux qui préfèrent la vie associative; à côté des «nounours», à la masculinité synonyme de pilosité et de corpulence, on trouve les efféminés, ancrés dans la «culture folle» qui connaît un grand renouveau aujourd’hui à Paris; il y a ceux qui adorent Dalida et ceux qui aiment l’opéra, ceux qui lisent André Gide et ceux qui préfèrent les revues porno. Et mille autres possibilités encore… Cette diversité ne se laisse pas du tout résumer en terme de «communauté» et encore moins de «communautarisme». Il s’agit plutôt d’une nébuleuse de subcultures. Ce sont les homophobes qui y voient un mouvement unitaire tendant à se séparer du reste de la société.

N. O. – Mais vous ne pouvez pas nier l’existence de réseaux d’influence et d’entraide.

D. Eribon. – Même en l’admettant, il ne s’agit que de simples réseaux d’interconnaissance. L’historien américain George Chauncey a montré dans son livre «Gay New York» (1994) qui porte sur les années 1890-1940, comment, dès cette époque, les gays qui émigraient dans une grande ville pour y vivre librement leur sexualité étaient aidés par les gens qu’ils rencontraient – dans les bars, les lieux de drague – à trouver un logement, un travail. L’ensemble de ces gestes d’entraide est peut-être perçu de l’extérieur comme une franc maçonnerie gay, mais c’est surtout une façon pour les gays et les lesbiennes de résister à la domination hétérosexuelle. Car il semble assez évident que l’ensemble de la société est plutôt régi par la cooptation hétérosexuelle. Non ?

N. O. – La grande victoire du Pacte civil de solidarité (Pacs), qui est typiquement un droit spécifique, ne révèle-t-elle pas l’existence d’une revendication identitaire structurée ?

D. Eribon. – Personne n’a jamais demandé de droits spécifiques ! Si le Pacs en est un, en effet, c’est parce que le droit au mariage a été refusé aux couples homosexuels. […]

N. O. – En trente ans, les gays se sont imposés comme prescripteurs de tendances. Mais au-delà de la mode et de la musique, où il ne fait pas de doute qu’ils ont au moins une longueur d’avance, pensez-vous qu’ils aient contribué à transformer la société ?

D. Eribon. – Certainement. Ils ont largement influencé l’évolution du couple, de la famille, de la sexualité… Par exemple, ils inventent de nouvelles formes de parenté. Lorsqu’un couple de lesbiennes demandent à un ami gay de faire un enfant à l’une d’elles, et qu’ensuite les trois décident d’élever l’enfant, celui-ci se retrouve avec trois parents, voire quatre, avec le copain du gay, et huit grands-parents. Si on ajoute les nombreux amis dont s’entourent souvent les gays et les lesbiennes, on est très loin du modèle de la famille nucléaire traditionnelle.

N. O. – Beaucoup de gays n’aspirent pourtant qu’à se couler dans le moule du couple monogame et bourgeois.

D. Eribon. – Il ne faut pas croire que les gays ou les lesbiennes rêvent tous de subversion et de transgression. Il y a chez nombre d’entre eux une puissante aspiration au conformisme social. Ou tout simplement l’envie de bénéficier des mêmes droits que les couples mariés. Mais, bizarrement, c’est cette volonté de conformisme qui a le plus déstabilisé l’ordre social et provoqué les oppositions les plus violentes. La subversion n’est pas toujours là où l’on croit ! Dans un couple gay ou lesbien, la répartition des rôles est naturellement moins rigide que dans un couple hétérosexuel. La structure classique père-au-travail mère-au-foyer est déstabilisée. Ce qui crée forcément de nouveaux modèles. De la même façon, les gays ont renouvelé notre vision de l’amour : on peut avoir plusieurs amours au cours de sa vie, on peut aimer deux personnes à la fois. L’amour, ce n’est plus obligatoirement le grand amour qui va du coup de foudre jusqu’à la mort. […]

N. O. – Ne pensez-vous pas qu’en gagnant en visibilité et en influence, le mouvement gay va du même coup perdre en créativité ?

D. Eribon. – Je ne crois pas. Michel Foucault le disait: il faut à la fois revendiquer les droits existants, mais il faut surtout créer de nouvelles formes de relations entre les individus, et essayer de faire reconnaître par le droit d’autres liens, comme ceux de l’amitié par exemple. Le Pacs qui dans sa première mouture prévoyait la reconnaissance juridique de «duos» – deux amis, un frère et une sœur, deux cousins… – s’inscrivait dans cette logique innovante. Mais bien sûr, ça été refusé à grands cris. […]

Extraits du Nouvel Observateur n° 2012, Ursula Gauthier et Marie Lemonnier, jeudi 29 mai 2003


(1) ■ Didier Eribon (dir.), Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Larousse (28 mai 2003) Dictionnaire illustré et international consacré aux cultures gays et lesbiennes contemporaines depuis la fin du XIXe siècle. Contient 570 articles et 50 dossiers thématiques.

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