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L'Impasse Héloïse, Gérard Glatt

Publié le par Jean-Yves

« L'Impasse Héloïse » est le roman de la solitude ; celui qui aime est seul : Antoine est seul en face de Vivien ; Marc le chef d'entreprise quadragénaire en face de Stéphane le gogo-boy, tandis que le narrateur, écrivain à succès, s'interroge sur sa place, en face d'Héloïse, une vieille dame qui croit encore à l'amour.

 

Il n'y a pas de réel dialogue amoureux, seulement une parole, qui se dit, perdue dans le tumulte de chaque individualité ; d'où cette transcription omnisciente du narrateur ; écriture qui tente de prendre la place, là où précisément l'Autre n'est pas. Si chaque histoire a été vécue à deux ou plus, le narrateur – pour fuir la solitude qui le perturbe – est seul à l'écrire. L'absence serait-elle la condition même de l'écriture ?

 

Marc rencontre Stéphane et l'aime totalement. Le meilleur du livre est là : la passion d'un homme dans sa maturité. Stéphane symbolise la séduction ; il est l'étranger, l'être de fuite, le messager qui intensifie la solitude par l'espoir qu'incarne sa jeunesse.

 

Réflexion sur le destin autant qu'hymne à la vie envers et contre les éléments, ce récit grave, à l'écriture subtilement cultivée, est une réflexion sur l'écriture et la solitude, les deux faces d'une même manière d'être et de vivre. Ce roman illustre à la perfection cette phrase d'Aragon que l'auteur a placé en épigraphe : Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur. Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri.

 

« Dans la vie, il y a ceux qui osent et ceux qui n'osent pas. Et puis il y a les autres, les inclassables. Héloïse et Marc seraient-ils de ceux-ci ? Cette journée de juillet – déjà bien avancée, mine de rien, il est un peu plus de dix heures trente –, tendrait à le faire croire. En tous les cas, une chose est certaine : s'ils jouent à se donner des coups, ils y réussissent à merveille. Comme le feraient des personnages de comédie. Je sais de quoi je parle. Parce que, lorsque je suis revenu dans le quartier, cela fait maintenant une dizaine d'années, j'étais comme eux. Par exemple, pour exprimer ma pensée, j'usais volontiers de ces circonlocutions boursouflées que je prête à Marc, du type de celle-ci : « se refusant à croire (...) que la chair puisse continûment l'emporter sur l'esprit ». Ce qui serait passé, selon moi, pour une manière de ne pas avouer, mais tout en espérant très fort que les autres le comprennent, l'attirance que j'aurais éprouvé pour une personne de mon sexe. Et que d'aucuns, sans rien dire, auraient à juste titre qualifiée de tartuferie. De même, le comportement d'Héloïse, qui reproche à son voisin l'attention qu'il lui porte, mais qui lui reprocherait plus encore son indifférence, me paraît familier, qui signifie : « J'ai peur, attendez-moi... » Aurais-je été plus direct qu'elle, il y a dix ou quinze ans ? Je n'en suis pas persuadé. Comportement qu'elle répète ensuite avec Ghislaine, qui a le malheur de se préoccuper davantage de sa comptabilité que de savoir ce qui l'amène. Héloïse lui roule de vilains yeux, tandis que si l'inverse s'était produit, elle lui aurait dit de s'occuper de ses affaires. Drôle de façon de dire à Ghislaine : « Surtout, ne me laissez pas tomber... » Mais pas si étonnante que cela, à la réflexion, pour moi qui aurait agi comme elle, préférant cultiver l'incertitude plutôt que de courir le moindre risque. » (pp. 42-43)

 

« L'Impasse Héloïse » a un côté dérisoire et attachant : on y perçoit dans le ressassement, la tonalité de la solitude.

 

Le roman de Gérard Glatt est un couteau à double tranchant, il faut s'y abandonner et ne pas craindre de s'y reconnaître. Si vous avez la simplicité de sourire du tragique et le goût de la solitude qui permet d'aimer les autres, vous ne tournerez ce symbole de destruction ni vers vous ni vers autrui.

 

Dans cette fresque du désenchantement, cette saga de la désillusion, l'auteur refuse les flamboyances du récit et ne semble dérouler les péripéties romanesques que pour en démontrer la vanité.

 

Le pari d'un patchwork de situations, où les mots sont mis au service d'une écriture égotiste, évoque délicieusement le « bégaiement » dans lequel se trouve chaque personnage.

 

Ce roman nous permet de mesurer nos « impasses » quant au désir ; il faut savoir gré à l'auteur de nous y intéresser sans concessions, avec ce plus romanesque qui rend l'apprentissage heureux.

 

■ Éditions Orizons, avril 2009, ISBN : 9782296087170

 


Du même auteur : Le temps de l'oubli

 

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