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Le jeu de la rue du Loup, Hervé Claude

Publié le par Jean-Yves

Art, un jeune comédien, quitte l'Europe et s'installe à Toronto. Il fuit le succès que lui a valu son personnage dans un téléfilm, mais va devenir le héros d'un jeu de rôles hanté par la mort.

 

"Le jeu de la rue du Loup" est un récit à faire peur mais aussi une enquête intérieure sur les camouflages de l'identité.

 

Art ne dévoile pas son passé. A travers l'histoire qu'il raconte à la première personne, ce sont ses amis que le lecteur découvre, ou du moins ce qu'ils donnent à voir de la comédie qu'ils lui jouent. Son ami George vit avec un homme, Philip, à quelques mètres de sa femme Alice et de leurs deux enfants. Art est logé dans la maison de Nick, un autre ami de George, parti en voyage. Art ne l'a jamais rencontré. Et il y a Jivaro, un homosexuel («son plaisir venait entre la violence et la peur») qui l'entraîne dans les lieux dangereux de la drague :

 

« Je crois qu'il pensait que j'étais gai... J'ai souvent cette réputation parce que les gens me voient toujours seul, que je le suis, que je n'ai jamais eu de liaison très sérieuse avec une femme. J'aime bien que les gens se fassent une autre idée de moi-même, qui pourrait être vraie, puisque j'ai un physique passe-partout, pourquoi pas ? Tout le monde peut me modeler à sa guise, chacun peut choisir ma sexualité. »

Neutre, Art devient l'enjeu d'un complot dont il ignore les mobiles. En dépit de leur prévenance, ces gens branchés le manipulent.

 

Le roman s'ouvre sur un aveu qui brise un terrible tabou : Art vient d'être violé mais n'identifie pas son agresseur. Vers quels abîmes veut-on le précipiter ? Pour quelles raisons secrètes est-il la proie d'une étrange machination ?

 

Avec la même rigueur implacable qu'un film de Hichcock, le "Jeu de la rue du Loup" happe lentement le lecteur dans un suspense insidieux. Philip, puis Jivaro meurent. Accident ? Meurtre ? Un assassin rôde. Est-ce parce que Art ressemble à ce Nick dont il emprunte l'appartement et les vêtements, ce Nick absent dont l'image s'impose obsessionnellement ?

 

Le mystère de Art est à la mesure de l'intrigue. Art est à la recherche de lui-même. Jeune adolescent, il a connu la jouissance dans les bras robustes du sombre amant de sa mère. Plus tard, l'homme mourait dans un accident de voiture. S'est-il cru coupable de cette disparition ?

 

L'atmosphère du roman naît de l'angoisse cachée de Art. Hervé Claude rend cette peur d'autant plus cruelle que la ville est paisible, les mondanités de bon ton, et que ses amis sont des privilégiés qui ont le temps d'écouter leurs désirs et de les satisfaire. Pourquoi alors cette amertume et ce désespoir latents ?

 

L'originalité du roman est d'organiser le récit autour d'un homme, tendre et vulnérable, amoureux de lui-même, romantique, loin du macho et du don Juan, épris de paix, essentiellement seul, capable d'aimer un homme ou une femme qui lui donnerait l'illusion de trouver enfin son double, à l'orée d'un avenir inquiétant et sans repères. Il sera trahi par ceux-là mêmes qui semblent pourtant réussir ce que lui-même recherche : des marginaux de luxe, gays et lesbiennes, des femmes libérées.

"Le jeu de la rue du Loup" est un très beau roman, une fable cruelle sur un homme qui croyait au bonheur.

■ Editions Flammarion, 1992, ISBN : 2080665960

 


Du même auteur : Conduite à gauche

 

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