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L'enfant miroir, un film de Philip Ridley (1990)

Publié le par Jean-Yves

Dans "L'enfant miroir" tout est vu, d'un bout à l'autre, à travers le regard omniprésent de Seth Dove, sept ans, qui habite le réel à la manière d'une surface réfléchissante.


Le titre anglais - The Reflecting Skin - suggère que la peau figure l'emblème des obsessions sur lesquelles viennent se greffer les péripéties de cette réalisation miroitante comme le soleil dont la course rythme le film.


A la frange du fantastique, du film d'horreur, l'histoire ravive la vérité propre à l'inquiétude enfantine. «L'innocence peut être un enfer», dira un des protagonistes de ce suspense onirique chargé d'angoisse métaphysique.


L'enfer du héros - magistrale interprétation du petit Jeremy Cooper - est nourri de son imagination, fertile autant qu'immature, qui assigne le réel aux fantasmes les plus fous. En retour, la réalité lui renvoie ses images authentiquement cruelles, sa morbidité implacable.


Dans cette campagne américaine de l'Idaho au ciel oppressant, la touffeur des blés est comme une peau épaisse où l'on s'enfonce, où l'on s'échappe, où l'on se dissimule et d'où l'on observe à loisir. Sur ces chemins plats, caillouteux, non encore goudronnés des années 50, qui coupent l'immensité des champs, les gamins s'initient au sadisme sur de monstrueux batraciens (à cet égard, ne rater le prologue à aucun prix ).



Ces batraciens sont certes des créatures à la peau plus extensible que celle, transparente et spectrale, de Dolphin Blue (Lindsay Duncan) que le jeune Seth Dove prendra pour un vampire, inconsolable veuve recluse parmi ses reliques dans la mémoire de son amant balayé jadis par le suicide.


Il y a la peau de la mère de l'enfant ravinée, parcourue de tics. La peau du shérif local, criblée d'éclats et cuirassée de prothèses. La peau fragile, érotique, héroïque du frère aîné, Cameron, vétéran épuisé, marqué par la guerre du Japon, et qui lâchera «Dieu, que c'est laid, ici !», tandis qu'un des enfants court la campagne, enveloppé dans le drapeau américain.


Peau intacte des enfants, à la fois rejetés et convoités, vulnérables et puissants : l'adolescent maléfique en limousine noire promenant son doigt lourdement bagué sur les lèvres muettes de Seth Dove...



Dans ce film où chaque élément entre dans une correspondance secrète, intangible, la peau est la surface irréductible du désir.
Elle est le lieu du stigmate, de l'entaille, de l'immolation.


Pompiste de métier par ratage, le père survit à la honte d'une vieille affaire homosexuelle, qu'on s'empresse d'exhumer à la suite de l'assassinat, tour à tour, des compagnons de jeu de son fils.


Il y a aussi cet arrière-plan social - cette Amérique agreste, pudibonde, tassée dans son puritanisme, avec son cortège de préjugés inexpiables, sa violente intolérance, son oppression sociale…



L'enfant miroir est un film d'initiation : à travers ces épreuves horrifiques, Seth conduit tragiquement son propre apprentissage du monde - vivant toutes choses à travers le prisme de son enfance improbable, où pêle-mêle l'angoisse de la mort, la perspective du dépérissement physique, le péril nucléaire (toujours la peau : celle des enfants d'Hiroshima, sur ces clichés que son frère lui montre), la pulsion de meurtre, l'appréhension du sexe... se cristallisent.


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