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L'homosexualité par Marcel Jouhandeau

Publié le par Jean-Yves

Depuis notre dernière confrontation sans cesse le cas de M. Henri m'obsède. Il est certainement la victime d'une éducation religieuse trop sévère pour admettre la contingence de notre nature. Il est une notion du péché qui équivaut à la négation même de la vie.



A partir d'une intransigeance morale excessive, paralysé, l'homme n'ose plus broncher. Le malheur de M. Henri tient à un complexe de culpabilité congénital et incoercible qui l'accompagnera jusqu'à la mort. De parti pris il a regardé, regarde et regardera son état comme un opprobre et convaincu qu'il n'y saurait rien changer, il n'a d'avenir qu'un désespoir dont l'unique issue est le suicide.


Quand, au moment de nous séparer, en signe de bonne entente fraternelle, je lui ai demandé de m'embrasser, il a refusé, mécontent de moi, parce que je n'avais pas approuvé son inintelligence complète des difficultés qu'il éprouve, disons, du problème qui se pose à lui.


S'il avait consenti à se départir de son préjugé défavorable à la nécessité, s'il avait accepté d'être ce qu'il est et ne peut pas ne pas être, au lieu de se vouloir différent, il y avait une chance de salut pour lui. Non, il a opté contre lui pour l'impossible.


Il fallait le voir quand il donnait libre cours à ce qui seulement l'intéresse, quel lyrisme ! Mais, surpris la main dans le sac, il s'entête à rompre avec ce qui lui est plus essentiel et plus cher que lui-même et parce qu'il a honte de son désir il s'en croit délivré.


Je me représente encore sa colère, son indignation, quand je lui ai dit : « Mon ami, ne vous faites pas illusion. Vous êtes, c'est l'évidence, homosexuel, comme vous êtes un animal raisonnable. Il n'y a rien à faire à cela ; contre la fatalité. Nous pouvons seulement imposer à notre désir la forme qui convient, limiter ses exigences, lui imposer un minimum d'ordre, d'élégance qui nous justifie. »


Si j'envisage le phénomène humain en question, sans plus songer au cas particulier de M. Henri, je me dis que toutes les inclinations et affections sont dans la nature, qu'aucune d'elles n'est bonne ou mauvaise a priori, mais le devient selon la manière dont nous nous conduisons.


Rien n'est plus débilitant, déprimant que le pessimisme et la pire forme du pessimisme c'est de se croire damnable, damné, condamnable, condamné.


Un désir n'est pas péché, la tentation est un mérite. Un saint n'a-t-il pas dit que la pire des tentations, c'est de n'en connaître pas.


Beaucoup de nos semblables parmi les plus nobles, les plus intelligents, les plus grands par leur génie ont connu cet état de fait qu'est l'homosexualité. Il y a là une occasion de s'abîmer, une occasion aussi de prouesse.


A mon avis, le tort qu'ont les hommes, c'est de ne pas accepter les données de leur être, de leur personne. Le chagrin que l'on éprouve en présence de telle disposition qui serait la nôtre et n'est pas conforme à la norme de notre espèce me semble un enfantillage, comme si l'on ne pouvait se consoler de ne pas être un Ange ?


Quand chacun a pris conscience de ce qu'il est par nature, il lui conviendrait de se réjouir, de se féliciter d'être soi, de ce qui constitue son être propre, douaire millénaire, dont les origines remontent au temps du Chaos, de l'Esprit voguant sur les eaux.


Ce n'est même qu'à partir du moment où l'on est établi dans ces bornes exclusives qu'on est libre d'intervenir et de mener le jeu. En somme, nous pourrions dire que nous ne sommes pour rien dans ce que nous sommes par nature, mais qu'à partir de là nous sommes absolument et universellement responsables de ce que nous devenons.


Ceci posé, l'éthique essentielle doit consister à faire porter la volonté sur ce qui dépend de nous, sans nous inquiéter de ce qui est en nous sans que nous l'ayons choisi.


Autrement dit, si nous ne choisissons pas nos désirs qui sont « nous » autant que nous-mêmes, il nous est parfaitement loisible d'en régler l'intensité, d'en réduire la précipitation et d'intervenir efficacement dans le choix de leur objet. Si nous le jugeons indigne, nous disposons d'un droit inaliénable de veto. Ainsi ne s'agit-il jamais pour nous de renoncer à ce qui fait tout l'intérêt de la vie, ainsi ne s'agit-il jamais de renoncer à une passion mais de l'empêcher de s'avilir, d'exiger d'elle qu'elle nous élève et nous transfigure en même temps que son objet. Admettrait-on que d'y céder soit regrettable, soit même un péché, il suffira, pour être quitte avec soi, de supporter ce genre de malheur, comme on accepte ses maladies, en évitant qu'elles soient insupportables aux autres et à nous-même.


Marcel Jouhandeau


■ in Nouveau Testament, Journaliers XII, Editions Gallimard, 1968, pages 38 à 41


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