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La rumeur du soleil, Philippe Le Guillou

Publié le par Jean-Yves

Dans "La rumeur du soleil", il est question du sentiment complexe qui unit un célèbre explorateur des mers, au XVe siècle, à Frederico de Mendoza, le second sévère et attractif que lui a imposé le roi.


Tous deux, embarqués sur un navire qui doit leur donner de remonter la «Rivière-Dieu» et d'atteindre les «sources du monde», s'affrontent peu à peu dans un faisceau d'attirances et de répulsions, l'un incendié par la foi, l'autre mécréant et mégalomane.


Entretemps, le seul maître à bord découvre, au hasard des soutes de l'Orion, les unions viriles et quelquefois pédérastiques des marins nus entre eux. Il en emporte une impression de dégoût mélangé d'une viscérale extase.


Le voyage se poursuit, sur fond de rituels, d'extravagances exotiques et de passion chrétienne. Une nuit, ne pouvant plus se soustraire ni l'un ni l'autre au magnétisme qui les dévore, les deux hommes finissent par s'accoupler.


La scène, rétrospectivement par monologue, ne perd rien de toute sa magie libidineuse :

« Le corps profané de Mendoza : les mots me saisissent. L'acte s'est effacé sous les mots. Je revois la forêt anuitée, ce corps malingre et nu que j'allais posséder. Et pourtant, plus que ce corps nu que j'ai aimé, c'est l'image brunie, terreuse, du moine des fresques d'Aldoro qui me revient. Cette chair maigre, stigmatisée sous les plis denses de la bure, les mains jointes, serrant le lourd chapelet aux grains rugueux, saint Jérôme ou saint François d'Aldoro, près du crâne ou des oiseaux, c'est ce corps sacré que j'ai désiré [...] Je le redis : il y avait la forêt, son royaume maudit, à l'origine de mon acte. Nos corps se sont écrasés l'un sur l'autre, dans la boue, loin de nous, loin de nos âmes. J'avais encore en moi, au fond de mon vieux corps que je croyais éteint, une force et un bonheur qu'il ne m'avait pas été donné de connaître depuis Ulda. »


Aux tempêtes de la chair est liée une idée religieuse. Nul doute que la projection d'une pareille séance d'amour à des siècles de distance - dans une époque lointaine et quasi mythique - permet à l'auteur cette flambée iconoclaste.


En somme, tout se passe comme si, protégé par le rempart de l'histoire et de la fiction, Philippe Le Guillou donnait libre cours à des fantasmes, à des images, à des séquences érotiques qu'il se verrait peut-être mal conjuguer au présent. Si, il est vrai, un tel procédé a toujours existé, je pense que cette « historisation » va comme un gant à des lecteurs dont l'esprit est tout à la fois exubérant et pudique.


Un roman où la relation entre les deux hommes s'enrichit de fantasmes ténébreux : soumission, amour physique lié à la mort, traîtrise...


■ Editions Gallimard/Folio, 1994, ISBN : 2070389235


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