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L'expatrié (journal : 1984-1990), Julien Green

Publié le par Jean-Yves

Julien Green, a appartenu à cette lignée des derniers dinosaures humanistes qui ont témoigné, au milieu du tumulte de l'Histoire, de la permanence du sens de l'aventure humaine : sens qui n'est jamais donné une fois pour toutes, mais à réinventer constamment.




Ce qui frappe, chez cet écrivain catholique, c'est l'extrême verdeur de son propos comme le confirme "L'expatrié", son journal de 1984 à 1990.


Cet « adolescent d'autrefois », comme les aimait Mauriac, a conservé intacte cette faculté d'émerveillement qui le fait s'enchanter d'un paysage entrevu, d'une mélodie de Chopin, ou tout simplement de l'arrivée, à l'improviste, d'un inconnu. Ces « rien », sous la plume de l'auteur, se mettent à exister voluptueusement.


Le miracle, nous suggère Julien Green, n'est que l'ordinaire placé sous un certain éclairage :


« Les arbres se tiennent au bord du chemin comme des personnes, ils s'agitent très légèrement avec une sorte d'amitié diffuse, un peu distraite, donnée pour rien à qui passe et qui en veut. »


Ce souci constant qu'il accorde à la poésie du quotidien ne le détourne pas de scruter avec passion l'écume sanglante de l'Histoire. Guerres, tyrannies, montée du terrorisme, rien n'échappe à son inquiète sagacité. Devant ce flot de barbaries qu'il compare à plusieurs reprises au déferlement de la décadence de l'Empire romain (« Notre siècle est un vieillard qui a eu plusieurs attaques et qui n'en peut plus. »), Green ne se pose pas en moraliste hautain. Au contraire, il déborde de tendresse et de commisération pour toutes les victimes de l'actualité, et aussi pour ceux désignés par la vindicte des âmes bien pensantes, qu'elles soient de droite ou de gauche.


Pour ce catholique fervent, les pages qui évoquent les ravages du SIDA sont d'une remarquable indépendance d'esprit. Le partage entre les maladies «convenables» et les autres... lui semble odieux, surtout quand c'est d'une certaine Eglise, armée de son épouvantable componction, que vient la condamnation sans appel. Même chose quand «on» jette le discrédit sur toute forme de sexualité qui n'entre pas dans le cadre béni du mariage ; en particulier quand on ose frapper de pathologie ou d'une sainte réprobation l'homosexualité, que Julien Green considère avec respect comme une variante légitime de l'amour humain :

« Certaines tendances, dites-vous avec une mine pharisienne. Pauvres gens. »

Cette situation paradoxale d'un croyant insurgé à l'intérieur même de son Eglise, révolutionnaire à l'ombre de la tradition la plus poussiéreuse, révèle parfaitement la personnalité complexe, attachante, terriblement ambiguë de ce diable d'homme.


Green, lui-même, se définit comme un «expatrié» qui, au plus fort des joies terrestres, conserve par devers lui la nostalgie d'un autre royaume. Ce curieux sentiment d'exil, on le détecte également au sein même de son écriture, qui témoigne d'une parfaite maîtrise du français, mais derrière laquelle on sent bruire toute la mémoire mystérieuse de sa langue maternelle.

Flâneur d'éternité, Julien Green, avec cette cadence rêveuse, arpente tour à tour le boulevard de l'Histoire et les landes de son passé disparu, en quête de cette clé qui lui permettrait d'ouvrir la serrure de la seule énigme qui importe : qui suis-je ?

■ Editions du Seuil, 1990, ISBN : 2020115174



Du même auteur : Frère François - L'autre sommeil - Histoires de vertige - Moïra - Epaves - Villes - Journal de voyage 1920-1984 - L’arc-en-ciel : journal 1981-1984


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