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Quand Scott Fitzgerald s'entretenait de sa virilité avec Ernest Hemingway

Publié le par Jean-Yves

Scott Fitzgerald, tel qu'il apparaît à Hemingway pour la première fois, frêle et élégant dans son costume impeccablement taillé de chez Brooks et sa chemise blanche au col boutonné, donne l'impression d'être un personnage incongru dans la bohème négligée de Montparnasse.



Dans "Paris est une fête", règlement de comptes posthume publié en 1964, trois ans après la mort de son auteur, Hemingway relate sa rencontre avec Fitzgerald que l'on peut lire, selon les conseils qu'il donne dans sa préface, comme une fiction.


Le portrait qu'il brosse de Scott est autant le portrait du modèle que celui du peintre. L'attention portée aux traits du visage, à la bouche en particulier est assez révélatrice :

« Scott était un homme qui ressemblait à un adolescent dont le visage hésitait entre la joliesse et la beauté. Il avait des cheveux ondulés très blonds, un grand front, un regard vif et cordial et une bouche délicate, aux lèvres allongées, typiquement irlandaise, qui, dans un visage de fille, auraient été la bouche de la beauté. » (page 164)

Le regard admiratif s'attarde sur

« cette bouche si troublante encore pour qui ne connaissait pas Scott et plus troublante encore pour qui le connaissait. » (page 164)


Puis l'œil inspecte la silhouette à la recherche du défaut qui le confortera dans le sentiment de sa supériorité. Il le trouve aisément. Comme Fitzgerald s'assied sur l'un des tabourets du bar, Hemingway ne peut s'empêcher de remarquer

« qu'il avait des jambes très courtes. Avec des jambes normales, il aurait peut-être été plus grand de cinq centimètres. » (page 165)

Hemingway consacre trois chapitres de "Paris est une fête" a caricaturer Fitzgerald. Dans le dernier, «Une question de taille», Hemingway y exploite l'anecdote la plus méchante. L'histoire commence quatre ans après la première rencontre entre les deux écrivains, à l'époque où Zelda, la femme de Fitzgerald, venait de subir sa première dépression nerveuse. Fitzgerald et Hemingway se trouvent à ce moment-là tous deux à Paris, et, à la demande de Scott, ils déjeunent ensemble chez Michaud. Scott veut lui parler de quelque chose de grave, mais ce n'est qu'au dessert qu'il en trouve le courage : il n'a jamais couché avec personne d'autre que Zelda. Il ne connaît aucune autre femme vers laquelle se tourner pour apaiser les doutes terribles que son épouse a soulevés en lui à propos de sa virilité : Zelda lui a déclaré qu'étant donné la façon dont il est monté, il ne pourra jamais rendre une femme heureuse. Et d'ajouter que c'est une question de taille. Alors, Hemingway emmène son ami désespéré aux toilettes, et après une inspection minutieuse, il déclare qu'il est

« tout à fait normal. » (page 215)

Mais Fitzgerald n'est pas vraiment rassuré. Aussi, ils se rendent au Louvre, dans les salles de sculpture, où Hemingway improvise une conférence sur le problème qui préoccupe Scott :

« Au fond, ce n'est pas une question de taille au repos. Cela dépend aussi des dimensions qu'il prend en activité, et c'est aussi une question d'angle. » (page 215)

Il lui explique également comment se servir d'un oreiller et conclut en le prévenant :

« Zelda ne cherche qu'à te détruire. » (page 216)


■ in "Paris est une fête" de Ernest Hemingway, Editions Gallimard/Folio, 1996, ISBN : 2070364658


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