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Vers une littérature libérée de ses juges par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Si l'on se scandalise facilement en pensant que Madame Bovary et les Fleurs du mal ont pu être traînés devant les tribunaux comme de vulgaires outrages aux mœurs, on est moins sévère avec les procès que ne cessent de subir les écrivains contemporains. Certes, les interventions directes de l'Etat sur les livres sont moins présentes de nos jours. La censure s'est en grande partie privatisée : ce sont les particuliers et les associations qui portent plainte, demandent sanctions pénales et dédommagements financiers. L'Etat apparaît moins comme un grand inquisiteur que comme l'arbitre des intérêts privés ou catégoriels. Dans ce contexte, les plaintes pour atteinte à la vie privée ou à la réputation ont pris une place considérable..

L'écrivain, répète-t-on, n'a pas le droit de tout dire «sous prétexte» d'écrire un roman. Un grand nombre de personnes en profitent pour tirer d'importants bénéfices financiers, induisant des coûts exorbitants pour les auteurs et les éditeurs, surtout en ces temps d'autofiction ­ au point que l'on a même songé à créer des associations de victimes de ces œuvres. Nos contemporains ne semblent pas s'en inquiéter outre mesure et trouvent en quelque sorte normal que l'Etat nous donne des boucliers pour nous protéger des écrivains à ragots. On oublie que certains des plus grands chefs-d'œuvre de l'humanité, comme Hamlet ou la Divine Comédie, sont remplis des choses horribles que leurs auteurs avaient à dire sur certaines personnes connues de leur temps, que James Joyce a réglé des comptes avec ses contemporains dans Ulysse, mais moins sans doute que Swift dans les Voyages de Gulliver. Avec le recul, on frémit à l'idée que les victimes de la littérature d'alors aient pu empêcher les auteurs de les diffamer.

Mettre en balance la liberté de l'écrivain et le droit des particuliers à protéger leur vie privée ou leur réputation suppose de traiter les œuvres littéraires comme des choses assez insignifiantes. On pourrait même trouver indécent de comparer la protection de la vie privée ou de la réputation d'un individu ­ lesquelles s'éteignent avec la mort de celui-ci ­ avec la valeur incommensurable que peuvent avoir certaines oeuvres littéraires. En effet, il ne s'agit pas de choisir entre Hamlet et la vie d'Untel (que cache le nom de Polonius), mais entre Hamlet et l'image publique d'Untel, dont la dégradation peut être réparée, neutralisée, avec d'autres mots, voire avec d'autres œuvres, avant d'être oubliée pour l'éternité.

Mais surtout le fait que les phrases litigieuses soient contenues dans une œuvre littéraire les rend ambiguës : les lecteurs se poseront toujours la question de leur véracité. Ceci est tout aussi valable pour l'atteinte à la vie privée que pour la diffamation, car, dans ces deux infractions, ce qui est en jeu c'est le rapport que le roman entretient avec la vérité. Dans l'atteinte à la vie privée, on condamne le fait d'avoir dit la vérité ; dans la diffamation, c'est le mensonge que l'on punit. Ce point est sans doute le plus fondamental pour résoudre cette question des conflits d'intérêts entre l'œuvre littéraire et le droit des particuliers à protéger leur image publique. En effet, si jamais on décide d'«immuniser» légalement les écrivains des sanctions de ce type, le public aura de plus en plus tendance à douter de la véracité des allégations que l'œuvre contient. Car, finalement, notre croyance en la vérité des informations contenues dans un roman est entretenue par le droit lui-même qui en fait la police. Si l'on laisse le roman libre de ce type de contrôle, aucune autorité ne se portera plus garante de la véracité des informations qu'il contient. Personne ne pourra surtout dire qu'un écrivain s'est servi de son roman comme d'autres se servent d'une tribune dans Libération ou d'une apparition au journal de 20 heures, car le seul fait de mettre l'étiquette «littérature» signifiera «fiction», y compris lorsque l'auteur utilise, comme l'a fait Dante, les noms de personnes précises.

Un tel changement législatif aurait le mérite non seulement d'alléger les écrivains et les éditeurs de la lourde taxe qu'ils paient aujourd'hui, mais surtout d'échapper aux deux grandes questions pièges qu'on ne cesse de soulever à l'heure de juger une œuvre littéraire : celle du mérite (que vaut-elle ?) et celle du statut (est-ce bien de la littérature ?). Tout auteur qui dénomme son manuscrit «littérature» aurait le droit singulier de ne pas être pénalisé pour les choses qu'il peut dévoiler des particuliers. Le prix à payer pour cette faveur serait de ne pas être crédible pour les informations qu'il donne. On peut imaginer que cela induirait des changements intéressants dans la manière de faire de la littérature. Car le fait que l'Etat se porte garant de la vérité des allégations contenues dans les romans à l'égard des particuliers donne lieu à un certain genre de littérature qui joue précisément avec les limites qu'impose cette police. Ce qui montre les effets producteurs et non seulement castrateurs de la censure, pourra-t-on dire, mais qui nous laisse aussi imaginer avec un certain vertige ce que pourra la littérature le jour où elle sera libérée de ses juges, transformée enfin en fiction pure.

Libération, Marcela Iacub, mardi 31 mai 2005

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