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Les Homosexuels de Berlin du Docteur Magnus Hirschfeld : extrait

Publié le par Jean-Yves Alt

Les « cabarets à soldats » de Berlin méritent une mention spéciale. Ils sont situés à proximité des casernes, et il convient avant tout de les observer aux jours fériés, le soir, jusqu'à l'heure de l'extinction des feux.

A ce moment on trouve une cinquantaine de soldats, et de sous-officiers, qui s'y rendent pour trouver un homosexuel de bonne volonté, et rarement ils reviennent à la caserne sans avoir trouvé leur « affaire ».

Ces cabarets ont une existence éphémère. A peine sont-ils ouverts, que l'autorité militaire en défend l'accès aux soldats, après la dénonciation de quelque anonyme qui, par jalousie de métier ou par vengeance, a « vendu la mèche ».

Immédiatement du reste, quelque nouveau cabaret s'installe dans le voisinage. Dernièrement encore on vit surgir, dans le quartier Sud-Ouest de Berlin, une « boîte » à soldats réellement typique, ayant pour enseigne "A la Mère Chat".

Je ne sais en vérité si ce nom tirait son origine de la vieille patronne qui avait quelque chose du chat dans sa démarche et dans sa physionomie, ou bien de la quantité de chats qui rodaient entre les tables et les chaises ; les murs mêmes étaient couverts de leurs images.

Un normosexuel (= hétérosexuel) entrant dans un de ces cabarets serait peut-être surpris d'y voir tant de messieurs bien mis assis en compagnie de soldats, mais il ne pourrait rien noter qui dépasssât les bornes de la décence.

Ces amitiés entre homosexuels, ébauchées dans ce lieu devant un plat de saucisses et de salade et en vidant des chopes, excèdent parfois la durée de la présence sous les drapeaux. L'ami, depuis longtemps, s'en est retourné dans son village, s'y est marié, il cultive sa terre natale, loin de cette bonne garnison de Berlin, lorsqu'un beau jour l'uranien (= homosexuel) reçoit une surprise, en manière de souvenir amical, venant du pays de l'autre sous forme d'appétissante charcuterie.

Il arrive même que ces relations s'éternisent, ou se reportent sur les autres frères qui ont pris du service à leur tour ; je connais un cas de ce genre où un homosexuel persévéra dans ce genre d'affection avec trois frères, l'un après l'autre, tous les trois faisant partie d'un régiment de cuirassiers.

D'ordinaire, une fois le service terminé, le soldat se rend au domicile de son ami, qui lui a préparé de ses propres mains son plat préféré ; il en avale gloutonnement des quantités énormes. Le jeune guerrier va se prélasser ensuite, avec le sans-gêne d'une jeunesse épanouie, sur le sofa, tandis que l'uranien, assis discrètement sur une chaise, répare le linge déchiré que l'autre lui a apporté, ou bien s'occupe à broder des pantoufles qu'il lui destine comme cadeau de Noël. Cela devait être une surprise, mais l'heureux amant n'a pas eu assez de force pour garder son secret.

Pendant ce temps, on parle de tous les détails du service royal ; ce qu'a dit le « vieux » (capitaine) à l'appel, quel service a lieu demain, quand on prendra la garde. Demain pourra-t-on voir passer le sigisbée (= chevalier servant), et à quel endroit. Ensuite on l'accompagne jusqu'à la porte de la caserne, non sans avoir préalablement rempli sa gourde de vin rouge et lui avoir préparé quelques tartines au beurre.

Le jour de parade, l'uranien se rend sur un endroit convenu dans l'avenue Belle Alliance ; il s'était levé de bonne heure pour prendre sa place au premier rang. Pourvu que son ami soit chef de file, il pourra ainsi mieux le voir ! La parade finie, il attend avec impatience son retour, il aura alors congé ce soir, on ira au cirque ; mais avant cela, le soldat dépose sa pièce de 50 pfennigs, qu'il a reçue comme extra-solde ce jour-là, dans la tirelire qui se trouve chez son ami.

Un jour encore plus important, c'est la réception à la compagnie pour l'anniversaire de l'empereur : «Kaisersgeburtstagskompagnievergnügen». L'homosexuel s'y rend en qualité de « cousin » avec son ami. Son cœur est rempli d'une félicité touchante quand il fait danser la jeune fille préférée de son soldat ; il ne sait même pas comment elle est, car il n'a regardé que lui en tenant la jeune fille dans ses bras, il ne pensait qu'à l'autre. Parfois le capitaine lui adresse la parole en sa qualité de cousin de son soldat ou du sous-officier. Mais il arrive que l'homosexuel ne peut pas, à sa grande douleur, participer à cette fête ; c'est que quelques jours avant, il était à table, dans une société, avec un des sous-officiers présents.

Les raisons qui incitent le soldat aux relations homosexuelles sont faciles à démêler : d'abord c'est le désir de rendre son existence dans la capitale un peu plus confortable : meilleure table, bons vins, cigares, endroits de plaisir. Ensuite il arrive que lui - un cultivateur peu instruit, un artisan, un ouvrier - espère profiter au point de vue intellectuel de son commerce avec l'homosexuel. Ce dernier lui fournit de bons livres, lui parle des faits du jour, le conduit dans les musées, lui apprend à surveiller sa tenue. A part cela, le personnage comique de l'uranien le fait souvent rire ; quand son ami, le soir, lui roucoule des couplets ou, se couvrant le chef d'un abat-jour, danse devant lui en se ceignant les reins d'un tablier, le soldat, grand enfant, s'amuse beaucoup. Autres raisons encore, le manque d'argent et la privation de femmes - qu'il ne paie pas du reste - mais dont il se défie par crainte des maladies vénériennes, lui qui, là-bas, a juré fidélité à sa fiancée et qui le lui rappelle timidement dans ses lettres.

A proximité des cabarets que nous avons décrits, il y a des promenades où les soldats « font la retape», soit isolément, soit en groupes, cherchant ainsi à se rapprocher des homosexuels. Un uranien, homme de grande expérience à ce point de vue et qui. a beaucoup voyagé, m'a fait part d'une observation très importante et que nous avons pu contrôler ensemble : la «prostitution soldatesque » est d'autant plus commune dans les pays où la législation la réprime plus sévèrement. Cela a sa raison d'être car, dans les pays où les lois relatives à l'uranisme sont sévères, on a moins à craindre les chantages et autres inconvénients de la part d'un soldat que d'un civil.

A Londres, dans les rues et les parcs les plus fréquentés, de nombreux soldats s'offrent depuis le soir jusqu'à minuit. La personne citée plus haut nous a affirmé qu'il n'y avait nulle autre capitale d'Europe où se trouvait un aussi grand nombre de soldats de toutes armes se livrant à ce métier spécial, que Londres. Il y a une douzaine de lieux de réunion qui leur sont destinés et où, dès la nuit venue, les soldats se tiennent.

De même que les endroits que nous avons signalés, « les lieux de racolage » changent assez souvent ; ainsi, dernièrement, une des voies les plus passagères, le Planufer, fut interdite aux soldats. Dans les grandes villes Scandinaves, la prostitution soldatesque est particulièrement florissante ; à Stockholm, par exemple, on fait circuler depuis quelques années des patrouilles qui ont pour devoir d'épier les soldats, mais, comme nous le disait encore cet homme, cela n'a servi à rien.

Du reste, le nom « prostitution militaire » ne correspond pas à l'idée de la prostitution, car chez les soldats il ne s'agit pas « d'abandon du corps pour en faire un métier, dans un but mercantile ». Je m'élève ici contre l'opinion généralement répandue que dans le commerce entre soldat et homosexuel il s'accomplit ordinairement un acte quelconque tombant sous le coup de la loi. Quand on arrive aux actes sexuels, ce qui n'est pas toujours le cas, ils ne consistent alors que dans la surexcitation par les baisers et l'attouchement de certaines parties du corps, comme c'est généralement la règle dans les actions homosexuelles.

Magnus Hirschfeld

[Editions de la Librairie Médicale et Scientifique Jules Rousset, Paris, 1908]


LIRE aussi une analyse de ce livre paru aux éditions GayKitschCamp

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