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Pinocchio ou l'éducation inaboutie

Publié le par Jean-Yves Alt

Les Aventures de Pinocchio sont des aventures d’apprentissage : elles représentent l’éducation d’un citoyen en même temps qu’elles montrent un paradoxe de ce personnage qui souhaite entrer dans la société humaine tout en s’efforçant de découvrir qui il est réellement en lui-même, et non tel qu’il apparaît au regard des autres. Pinocchio veut devenir un «vrai garçon», mais pas n’importe quel garçon, pas une petite version docile du citoyen idéal. Pinocchio veut être celui qu’il est vraiment sous le bois peint. Parce que Collodi a "arrêté" son éducation trop tôt, il n’y parvient jamais tout à fait. Pinocchio devient un bon petit garçon qui a appris à lire, mais sans jamais devenir un lecteur.

Dès le premier chapitre, Collodi met en scène un conflit entre Pinocchio le rebelle et la société dont il souhaite faire partie. Il n’est pas d’accord avec la devise du XIXe siècle pour les enfants : «être vu mais pas entendu». Il est conscient, toutefois, que ce qu’il exige de la société doit avoir sa réciproque. Et c’est ainsi qu’après avoir reçu à manger et des pieds neufs (il s’est endormi devant le feu, qui lui a brûlé les deux pieds), il dit à Gepetto : «Pour te rembourser de tout ce que tu as fait pour moi, je vais commencer l’école tout de suite.» Dans la société de Collodi, l’école est le lieu où l’on commence à se montrer responsable. C’est le terrain où l’on s’entraîne à devenir une personne capable de «rembourser» les soins attentifs de la société. Voici le résumé qu’en fait Pinocchio :

«Aujourd'hui même, à l'école, je veux apprendre à lire ; demain j’apprendrai à écrire et après-demain à compter. Alors, grâce à mon savoir, je gagnerai beaucoup d’argent et, avec le premier argent que j’aurai dans ma poche, j’achèterai à mon père un beau veston de laine. Mais que dis-je, de laine ? Je lui en trouverai un d’argent et d'or, avec des boutons de diamant. Et le pauvre homme le mérite vraiment car, après tout, afin de m’acheter des livres et de me faire instruire, il reste en bras de chemise... en plein hiver !»

La première étape, donc, pour devenir un citoyen, consiste à apprendre à lire. Mais qu’est-ce que cela signifie, «apprendre à lire» ?

■ D’abord, le processus mécanique d’apprentissage du code de l’écriture dans laquelle est enregistrée la mémoire d’une société.

■ Ensuite, l’apprentissage de la syntaxe qui régit un tel code.

■ Troisièmement, le plus difficile, l’apprentissage de la façon dont les inscriptions faites selon ce code peuvent, de façon profonde, imaginative et pratique, servir à la connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure.

Pinocchio n’atteindra pas ce troisième apprentissage à cause des tentations par lesquelles la société le détourne de lui-même, des moqueries et de la jalousie de ses camarades, de l’indifférence de ses maîtres.


Illustration : Pinocchio par Enrico Mazzanti

La société offre donc à Pinocchio des distractions qui le détournent de l’instruction notamment avec le Pays des joujoux dont lui parle Lucignolo et qu’il décrit en termes flatteurs : «Il n’y a pas d’écoles, là ; il n’y a pas de maîtres ; il n’y a pas de livres... Voilà le genre d’endroit qui me plaît ! C’est comme ça que devraient être tous les pays civilisés !»

Les livres sont ainsi associés, dans l’esprit de Lucignolo, avec la difficulté. La société n’encourage pas cette recherche nécessaire de la difficulté, ce surcroît d’expérience. La société place bien sur le chemin de Pinocchio quelques personnages qui doivent lui servir de guides moraux. Bien piètre en vérité, la fée bleue, par exemple, lui donne ce conseil malhonnête et inepte : «Sois raisonnable et bon et tu seras heureux.»

Tous ces «maîtres» abandonnent finalement le garçon à son propre malheur. Pire, aucun ne l’encourage à découvrir ce que signifie son désir de «devenir un garçon.» Comme s’ils récitaient des manuels scolaires sans faire appel à des lectures personnelles, ces maîtres ne sont intéressés que par l’apparence académique de l’enseignement. En tant que tels, ils ne servent à rien, car ils ne se croient responsables qu’envers la société, non envers leur élève.

L’école a préparé Pinocchio à lire de la «propagande» sans jamais lui montrer que ses aventures personnelles ont de profondes racines littéraires. Sa vie, mais il ne le sait pas, est en vérité une vie littéraire, un composite de récits anciens dans lesquels il pourrait un jour, s’il apprenait vraiment à lire, reconnaître sa propre biographie. L’école n’est pas un terrain d'entraînement où devenir un enfant meilleur et plus accompli, mais un lieu d’initiation au monde des adultes, avec ses conventions, ses exigences bureaucratiques, ses accords tacites et son système de castes. Il n’existe pas d’écoles pour anarchistes et pourtant, en un sens, tout professeur devrait enseigner l’anarchisme, apprendre à s’interroger sur les règles et les règlements, à chercher des explications aux dogmes, à faire face à des obligations sans céder aux préjugés, à trouver un endroit d’où ils puissent exprimer leurs propres idées, même si cela signifie une opposition et même, en définitive, l’élimination du professeur.

On rend hommage du bout des lèvres à la notion de culture et on y célèbre les livres, officiellement, mais en réalité on n’y croit pas.

L’enseignement est un processus lent et difficile, deux adjectifs qui sont, en notre temps, devenus des tares au lieu d’être des louanges. Il semble presque impossible, aujourd'hui, de convaincre la plupart d’entre nous des mérites de la lenteur et de l’effort délibéré. Et pourtant, Pinocchio n’apprendra que s’il n'est pas pressé d’apprendre et ne deviendra un individu accompli que grâce à l’effort d’apprendre lentement. Il est relativement facile d’être superficiellement cultivé, de suivre un sit-com, de comprendre une plaisanterie publicitaire, de lire un slogan politique, de se servir d’un ordinateur. Mais pour aller plus loin et plus en profondeur, pour avoir le courage d’affronter nos peurs, nos doutes et nos secrets cachés, pour mettre en question le fonctionnement de la société à notre égard et à celui du monde, il nous faut apprendre à lire autrement, différemment, afin d’apprendre à penser.

Pinocchio peut devenir un garçon à la fin de ses aventures, mais tout bien considéré, il pense encore comme un pantin.

d’après Pinocchio & Robinson : Pour une éthique de la lecture, Alberto Manguel, Éditeur : L’Escampette, février 2005, ISBN : 2914387598


Illustration : Pinocchio par Roland Topor

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