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L'homosexualité dans la Chine ancienne par Robert Van Gulik (1/2)

Publié le par Jean-Yves

Robert Van Gulik, diplomate hollandais et orientaliste averti, a analysé les manuels d'érotisme qu'utilisait la Chine ancienne pour instruire les jeunes mariés. La pratique sexuelle dans la Chine ancienne visait à multiplier le plaisir de la femme pour prolonger la vie de l'homme : d'où entre les deux sexes une relation d'un équilibre singulier.

 

 

L'auteur aborde aussi, ici et là, la place de l'homosexualité dont on trouvera ci-après les principaux passages présents dans son ouvrage :

 

Une situation politique troublée, qui entraînait des changements soudains de fortune pour les familles dirigeantes, encouragea de même un relâchement moral, et grande fut alors la licence sexuelle. Princes et hauts fonctionnaires entretenaient, en plus de leurs harems, leurs troupes particulières de nu-yue, danseuses de métier et musiciennes, qui se produisaient dans les banquets officiels et dans les beuveries privées. Ces filles se livraient pêle-mêle et au petit bonheur à leur maître, à sa suite et à ses invités, elles changeaient souvent de mains, vendues et revendues, ou offertes en cadeau. Envoyer un essaim de jolies danseuses, c'était chose courante en diplomatie et dans les cours princières, et nous lisons qu'en 513 av. J.-C., un fonctionnaire empêtré dans un procès envoya au juge, pour le corrompre, une troupe de ces filles […] On ne sait au juste dans quelles classes on les recrutait. Sans doute étaient-elles pour la plupart des esclaves élevées dans la maison, qui avaient montré des dispositions naturelles pour la danse et la musique ; il se peut aussi que de jeunes prisonnières ramenées de la guerre soient entrées dans leurs rangs. Ces nu-yue sont les avant-courrières des koan-ki « prostituées officielles », qui occuperont plus tard une situation très importante dans la vie sociale.


Quelques princes dissolus possédaient aussi de jeunes mignons (liuan-t'ong), ou entretenaient des rapports sexuels avec des adultes. Des sources de la période Han, et d'autres plus tardives, attestent qu'un certain nombre de ministres désignés comme pi, « favoris », avaient de ces complaisances charnelles pour leur souverain. Notons cependant que le terme pi offre le sens général d'« homme - ou femme - qui a gagné la faveur de son maître en l'adulant et en l'encourageant dans ses vices ». Que dans le cas d'un homme il y aille d'un rapport homosexuel, la chose est difficile à établir, du fait que dans leur concision, les textes anciens laissent la porte ouverte aux interprétations les plus diverses. Un cas fait exception, c'est celui d'un certain Long-yang-kiun, qui servit comme ministre du prince de Wei au IVe siècle av. J.-C.; un passage du Tchan-kouo-ts'ö, source du IIIe siècle av. J.-C. prouve qu'il eut bel et bien des rapports homosexuels avec son souverain. Il en est resté à Long-yang-kiun une telle notoriété que long-yang est devenu un terme littéraire courant pour désigner l'homosexualité masculine. (pages 53/54)


On est très indulgent pour la masturbation pratiquée par les femmes, puisque la femme est censée posséder en réserve une quantité illimitée de yin. En revanche les ouvrages de médecine déconseillent l'usage excessif de moyens artificiels (olisbos), qui risque d'endommager « le doublage intérieur de la matrice ». De même on se montre parfaitement tolérant à l'égard du saphisme et pour la même raison. On reconnaît aussi qu il est difficile, quand un certain nombre de femmes sont obligées de vivre en un voisinage étroit et continuel, d'éviter qu'elles ne se livrent au saphisme.


Il n'y a pas de mention de l'homosexualité masculine dans les manuels du sexe, du fait qu'ils traitent exclusivement des relations conjugales. En général, les sources littéraires adoptent une attitude de neutralité, pour autant qu'il s'agit de rapports entre adultes, étant entendu qu'un contact intime entre deux éléments yang ne saurait aboutir à une perte complète de force vitale pour l'un et pour l'autre. On dénonçait cette homosexualité dans certains cas - qui n'étaient pas rares dans les milieux de la cour, si l'on en croit les narrations historiques - où l'un des partenaires abusait d'un lien affectif pour obtenir un profit matériel excessif, ou pour inciter l'autre partenaire à des actes injustes ou criminels. On louait ces rapports s'ils inspiraient de grandes œuvres artistiques. Ajoutons que si l'homosexualité féminine était très répandue, l'homosexualité masculine fut rare dans les temps anciens et jusqu'à la dynastie Han ; au cours de cette période, il y eut des époques où elle se porta beaucoup, et cette élégance paraît avoir fleuri surtout dans la première partie de la période Leio-tch'ao ou des Six Dynasties, puis de nouveau sous la dynastie Song du Nord (1960-1127 de notre ère). Depuis lors, et jusqu'à la fin de la dynastie Ming (1644), l'homosexualité masculine ne fut pas plus fréquente que dans l'ordinaire de la plupart des civilisations occidentales (1).


(1) Bien que ce livre n'ait pas à traiter de la dynastie Ts'ing (1644-1912) et de ce qui a suivi, je puis dire qu'à mon sens il est difficile d'ajouter foi aux affirmations de nombreux observateurs étrangers, selon lesquels la Chine aurait connu, au XIXe siècle et au début du XXe, un étalage d'homosexualité et de pédérastie effrénées. J'incline à penser que c'est une fausse impression, et que si les observateurs étrangers ont donné trop d'importance à ces rapports homosexuels, c'est que l'étiquette sociale de cette époque tolérait assez volontiers qu'on les manifestât en public. C'est ainsi que des hommes pouvaient aller la main dans la main par les rues, aller au théâtre en compagnie de leurs mignons, etc., tandis que les relations hétérosexuelles étaient strictement confinées à la vie privée. En outre, bien des étrangers ont fondé leur opinion sur l'étude de communautés d'émigrants chinois, où la rareté des femmes chinoises provoque une tendance anormale à l'homosexualité. (pages 77/78)



Les trois premiers empereurs, Kao-tsou (c'est-à-dire Lieo Pang, le fondateur de la dynastie, 206-195 av. J.-C.), Hoei-ti (194-188 av. J.-C.) et Wen-ti (179-157 av. J.-C.) avaient un goût marqué pour l'un et l'autre sexes : en plus de leur commerce régulier avec les innombrables dames de leur harem, tous trois eurent des rapports avec des jeunes gens. Sous le règne de Hoei-ti, on habilla ces garçons comme des fonctionnaires, avec des bonnets de faisan doré et des ceintures constellées de pierreries ; ils mettaient de la poudre et du rouge sur leur visage, et se trouvaient constamment dans la chambre à coucher de l'empereur. Les penchants homosexuels de l'empereur Wen se trouvèrent encouragés par ses études taoïstes. Il rêva un jour qu'un batelier le faisait passer dans le Séjour des Immortels. Plus tard il aperçut un jeune et beau batelier appelé Teng-T'ong, qui ressemblait à l'homme de son rêve, et il en fit son amant favori, l'accablant de richesses et d'honneurs. Ce même empereur rechercha assidûment l'Élixir de Vie, et se livra, avec des adeptes du taoïsme, à diverses expériences alchimiques.



L'empereur Wou (140-87 av. J.-C.) avait depuis l'enfance un ami homosexuel appelé Han Yen, homme fort capable qui demeura son compagnon pendant bien des années, jusqu à ce qu'on le calomniât et qu'il en pérît. Ce même empereur fit aussi sa compagnie perpétuelle de deux jeunes gens, l'un d'eux eut des rapports illicites avec les dames du harem, et l'autre le tua. L'empereur entra dans une grande colère, mais quand le meurtrier eut expliqué son motif, l'empereur pleura, et il conçut pour lui plus d'amour encore. Il eut un autre favori homosexuel, Li Yen-nien, un acteur que l'on avait châtré en punition de quelque crime. Sa mutilation lui procura une fort belle voix et il s'éleva dans la faveur de l'empereur. […]


L'empereur chargea même l'un de ses magiciens taoïstes appelé Chao-wong, d'évoquer si possible son esprit et crut le voir projeté pendant un bref instant sur un écran de gaze.




Le dernier empereur des Han Antérieurs, Ai-ti (6-1 av. J.-C.) eut un certain nombre de jeunes amants, dont le plus connu fut un certain Tong Hsien. Un jour que l'empereur par sa couche avec Tong Hsien, ce dernier s'endormit, étalé sur la manche de l'empereur. Quand on appela le souverain pour qu'il accordât une audience, il prit son épée et coupa sa manche plutôt que de troubler le sommeil de son favori. D'où le terme toan-hsieo, « couper la manche », qui est devenu l'expression littéraire de l'homosexualité masculine. (pages 91/93)


[Il reste à compléter les quelques mots déjà développés] sur l'homosexualité masculine par ce que nous relate le lettré TCHAO Yi (1727-1814, époque Ts'ing), qui insera une note sur l'homosexualité au chapitre 42 de son livre Kai-yu-ts'ong-k'ao. Il y est dit que sous la dynastie des Song du Nord (960-1127), il existait une classe d'hommes qui gagnaient leur vie comme prostitués mâles, et qu'à l'époque de Tcheng-ho (1111-1117) fut promulguée une loi qui les punissait de cent coups de bambous et d'une lourde amende. Sous la dynastie des Song du Sud (1127-1279), les prostitués de cette espèce continuèrent leurs activités. Ils allaient par les rues habillés et maquillés comme des femmes ; ils étaient organisés en guildes. Ce fut là, ajoute Tchao Yi, l'apogée de l'homosexualité masculine ; en d'autres périodes, elle ne se fit pas plus remarquer qu'on ne peut normalement s'y attendre dans une société hautement civilisée et particulièrement hétérogène.


Au contraire, ainsi qu'on l'a déjà noté, l'homosexualité féminine était chose tout à fait courante et tolérée. Etant entendu qu'il fallait se garder des outrances, on considérait que c'était une coutume, on ne pouvait que s'attendre à la voir régner dans les appartements des femmes, et même on la célébrait quand elle conduisait à l'abnégation ou à d'autres beaux gestes d'amour et de dévouement. (pages 210/211)

 

■ in La vie sexuelle dans la Chine ancienne, Robert Van Gulik, Editions Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1971, ISBN : 2070279731 (et Collection Tel, 1987, ISBN : 2070296547)


Les paginations sont celles de l'édition de novembre 1971.


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