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Dictionnaire amoureux de l'Espagne, Michel del Castillo

Publié le par Jean-Yves Alt

Le plus ibérique des écrivains français consacre un Dictionnaire amoureux à l’Espagne, le pays qui l’a vu naître. Il y dit la splendeur, la violence mais aussi l’amertume d’un peuple réuni, puis écartelé pendant des siècles entre plusieurs cultures.

L’ouvrage de Michel Del Castillo est particulièrement réussi. Rempli d’érudition, de passion, de grâce de l’écriture... Tout y est. Par le jeu des entrées, l’auteur a organisé son propos sans le vider d'une substance immense et complexe. Curieusement, pour un dictionnaire, je n’ai pas eu envie de le lire au gré de mes curiosités, en allant et venant entre les 56 entrées. J’ai suivi l’ordre des pages comme un roman, le roman de l’Espagne.

Pour comprendre ce dictionnaire amoureux, il faut connaître un peu de la biographie de l’auteur. Michel Del Castillo est né en 1933, à Madrid. Il a grandi en pleine guerre civile, jusqu’à ce que sa mère, journaliste et républicaine, l’entraîne en France. Son père, français, les dénonce aux autorités de Vichy. La mère et l’enfant sont internés. Deux ans plus tard alors qu’ils avaient retrouvé la liberté, elle l’abandonne dans un hôtel, où les autorités allemandes s’emparent de lui. Cette enfance saccagée hante son œuvre - une quarantaine d’ouvrages - bien qu’il ne se soit jamais adonné à l’exercice du témoignage. Dès les années 1950, il choisi la France et sa langue, tout en restant fidèle à ce qu’il appelle l’esprit de l’Espagne.

Son véritable nom est Michel Janicot Del Castillo. Il reprend ceux de son père, français, et de sa mère, espagnole. Dès la publication de son premier roman, Tanguy, en 1957, il a choisi de devenir Michel Del Castillo. Il rejetait ainsi la figure de son père, qui les avait dénoncés, sa mère et lui, aux autorités de Vichy. Par ailleurs, il était arrivé en France, âgé de six ans, en 1939, avec la vague des réfugiés espagnols qui fuyaient le franquisme. Il lui semblait qu’en gardant le nom de sa mère il leur resterait attaché. Il ferait, désormais, partie du peuple des exilés. Y renoncer aurait été pour lui une trahison.

■ Michel del Castillo aime l’Espagne, bien qu’à la passion se mêle non pas de la haine mais une ironie très sarcastique, très noire. L’Espagne est le seul exemple, en Europe, d’un pays où deux civilisations se sont affrontées pendant plus de sept siècles. La fameuse cohabitation harmonieuse entre chrétiens, musulmans et juifs, en Andalousie, n’a duré que trois cents ans. Avec les vagues d’invasions berbères commence, en 711, la plus longue des guerres de religion. Au fur et à mesure que la suprématie des chrétiens s’affirmait, vers 1100, la monarchie castillane a dû répondre à une question inédite : comment faire une nation de deux puissantes minorités - juive et musulmane - et de troupes de guerriers chrétiens ? Les rois catholiques ne pouvaient admettre qu’une partie de leurs sujets confessent une autre foi que la leur. Il fallait donc les convertir. C’est ainsi que le christianisme en Espagne, est devenu une idéologie politique. Une machine de guerre. De l’Inquisition au franquisme, on retrouve ce national-catholicisme, la même conception policière de la religion, la même omniprésence du soupçon.

■ Le chant profond de l’Espagne oppose deux motifs : l’orthodoxie catholique et la résistance des minorités – morisques, juifs, gitans, homosexuels, protestants, athées, républicains. Quand éclate la guerre civile, le cardinal archevêque de Tolède écrit, dans une lettre pastorale, cette phrase terrible : « En Espagne, on est catholique ou rien du tout. » À ce moment même s’abat sur le pays une vague d’anticléricalisme d’une violence inouïe. Près de 10.000 prêtres sont assassinés, 30 évêques, abattus. Les églises sont incendiées et les couvents, profanés. Penser l’Espagne, c’est éprouver en soi-même ce déchirement. Les églises d’Espagne, aujourd’hui, sont vides, même au fond de campagnes. Pour le meilleur et pour le pire, l’Espagne a rejoint l’Occident et la modernité.

■ En espagnol, le mot pueblo signifie à la fois «peuple» et «village», comme si le seul enracinement était celui des petites communautés géographiques. Il existe pourtant un homme espagnol. L’Histoire a forgé sa singularité. L’héroïsme est l’un de ses traits : celui qui consiste à tenir, coûte que coûte, comme l’ont fait pendant près de huit cents ans, ces paysans qui défendaient la Vierge et leur lopin de terre contre les razzias musulmanes. Pour les convaincre de rester sur ces terres constamment menacées, les rois leur ont accordé la noblesse. Ces hommes libres labouraient et moissonnaient l’épée au côté. Ainsi sont nées une énergie, une vitalité tout espagnoles, mais aussi une forme de gravité. Sans oublier le plus espagnol des sentiments : l’amertume.

Si l’on me demandait : quelle est l'Espagne que vous aimez ?, je répondrais : elle est ce moment où un vieil homme usé par la maladie, drapé dans sa toge, rassemble ses dernières forces pour crier, face à une troupe de barbares déchaînés, son horreur de la violence sauvage, sa foi en l'intelligence, non pas abstraite et raisonneuse, mais incamée, vécue ; cette heure où, dans le déchaînement du meurtre, une conscience solitaire ose dire avec calme : Non !

Article "Miguel de Unamuno" page 372

■ Editions Plon, mai 2005, ISBN : 2259197051


Lire aussi sur ce blog : Croire avec Miguel de Unamuno


Du même auteur : La nuit du décret - Le démon de l'oubli - Mort d'un poète - Une femme en soi - Dictionnaire amoureux de l’Espagne - Le faiseur de rêves (Tome 1 des Aveux interdits)

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